L’ÉNIGME DE NOS SOCIÉTÉS 
«UN RÉBUS DANS L’ÉNIGME»
 


JÉRÔME DELBAER


Après avoir établi des bilans documentés, manifestant de sérieux blocages dans la vie sociale, un grand nombre d’institutions ne cessent d’adresser aux gouvernements des requêtes, des suppliques pour ranimer cette vie en commun. En partant de l’historique d’un sujet toujours remis à l’avant-plan, la Sécurité sociale, on peut trouver les raisons pour lesquelles on n’arrive si rarement à dépasser le stade des «pétitions», des «manifestations revendicatives».


«Touche pas à ma Sécu!»

De manière générale, le système de la Sécurité sociale qui s’est répandu en Europe est considéré comme un progrès. «Touche pas à ma Sécu !» est un des slogans permanents dans les meetings. Aborder ce sujet en posant comme hypothèse qu'il serait une chaîne subtile de notre esclavage contemporain vous fait immédiatement traiter de fasciste.

Pourtant une autre formule, répandue dans les discours officiels, devrait attirer l’attention:

«La sécurité sociale puise ses racines dans le mécanisme de solidarité».

La solidarité vue comme un mécanisme ! Mais quelle infamie! La solidarité est une force affective et mentale dont on trouve, au fil des siècles, de multiples expressions très élaborées dans les communautés humaines.

Il y a donc, dans le slogan précité, quelque chose de très vrai: on ne touche pas impunément à un potentiel humain qualitatif et précieux et quelque chose de tout à fait décalé, parce qu’aujourd’hui le destinataire de cette injonction est l'État, alors que notre réaction devrait être de clamer aux États: «N'organisez plus la sécurité sociale, c’est un désastre. Nous exigeons que son organisation soit sous notre égide!».


Les personnes démunies ont existé de tous temps, et d'autres humains se sont chargés de leur apporter assistance et soutien. Vous m’aviez incité à relire les Politiques d’Aristote. Il y a comparé et analysé les établissements des cités grecques et il est interpelé par ce problème de la pauvreté et en appelle au partage, à la tempérance et à la sagesse. Cicéron donne une dimension philosophique à l'affection entre les humains, la caritas generis humani,. Des penseurs plus récents insistent sur le fait qu'aucune institution d’État ne peut prétendre à l'efficacité de la solidarité civile. Et Montesquieu dans L'Esprit des Lois reviendra encore et encore sur le fait que «Ce qui regarde les mœurs ne peut être compris sous un code de lois.»


Souligner l'existence de solidarité, de générosité voire d'excellence entre humains ayant opté pour la vie sociale conduit de nos jours à être taxés de grands naïfs.


Évidemment, la manière dont est conçue l'émergence des sociétés humaines influe sur la réflexion et il règne sur le sujet une diversité d'options. Une hypothèse suggère que des tribus soudées et bien organisées ouvrirent l’espace aux sociétés. Jean-Jacques Rousseau, contrairement à une légende tenace, ne croit pas à la bonté naturelle et il considère que les sociétés, advenues sur base d'un contrat bien élaboré et contrôlé grâce à notre psychisme spécifique, sont porteuses d’un bel avenir, de solidarité, de développement. L'accession à la dimension de «citoyen» constitue l’étape supérieure de l'éducation de son personnage, Émile.


Le piège actuel

Dans l’histoire des humains, la vie quotidienne avec ses inévitables et utiles tumulti [1] a longtemps conservé une autonomie face aux instances dirigeantes. Deux mondes séparés.

Les groupes communautaires vivaient en dehors des pouvoirs et se manifestaient lors de décisions trop arbitraires. Conflits et divergences étaient ouverts.


C’est cette séparation de base, sans laquelle aucun contre-pouvoir n’a de réelle existence, qui se trouve aujourd’hui mise en péril.


Cette situation induit une problématique inédite et grave, car jamais un gouvernement ou un État, tout élu soit-il, ne sera le garant du bien public.


Même plébiscité, il devra toujours être très, très surveillé.

Pour comprendre le piège, un exemple est instructif.

En France, à l’époque révolutionnaire, les États Généraux ont établi un Comité pour l'extinction de la mendicité. Parmi ses membres, on repère le docteur Guillotin, six ecclésiastiques, Barère de Vieuzac et le duc de La Rochefoucauld-Liancourt. L’initiative est saluée avec enthousiasme. Qui, en effet, oserait dire, en cette période de changements, qu’il ne faut pas supprimer la misère ? Et sans doute, des membres de ce comité pensent-ils sincèrement œuvrer pour la bonne cause.

Pourtant, assez vite, les modes de communication de ce comité prennent une tournure bizarre, à double sens. Une suite de sept volumineux rapports est produite, où la majesté du programme le dispute à la grandiloquence du style.


«Si le soulagement de la pauvreté est le devoir d'une Constitution qui a posé ses fondements sur les droits imprescriptibles des hommes, elle est encore le besoin d'une Constitution sage qui veut assurer sa durée sur la tranquillité et le bonheur de tous les individus qu'elle gouverne.»


On citera encore cet extrait, très caractéristique d’un double langage, du Rapport de la commission Du Tremblay (Archives parlementaires t.X. 327s.):


«De tous les projets utiles qui peuvent s’exécuter dans ce moment de régénération sociale, il n’en est pas sans doute qui soit pour plaire davantage aux âmes honnêtes et sensibles, que la destruction de la mendicité; mais les personnes qui joignent aux sentiments de bienfaisance les grandes vues de l’administration sentiront encore davantage combien la destruction de la mendicité serait essentielle à l’ordre public; et leur humanité en acquerra un nouveau degré d’énergie.»


Ces rapports accordent une place prééminente aux questions du travail et de sa rémunération.


«C'est par sa législation générale que le gouvernement doit fournir, à tous ceux à qui le travail est nécessaire pour vivre, les moyens certains de s'en procurer; et à cet égard, ses intérêts, ses devoirs politiques se réunissent à ceux que l'humanité lui prescrit.»


Roulements de tambour ! Applaudissements ! Les rapports signalent la valeur des motivations individuelles mais, en même temps, ils positionnent de plus en plus clairement l'État comme l'instance qui englobe et chapeaute la question [2], mais sans le dire très ouvertement toutefois.


«C'est par une influence générale que le gouvernement doit agir, son intervention doit être indirecte, il doit être le mobile du travail, mais éviter, pour ainsi dire, de le paraître.»


La proclamation du principe que ce sont les États qui vont veiller à ce que tous aient toujours et en tous lieux un travail - ce qui se révélera vite impossible - va amener une première conséquence: l'apparition du statut de chômeur. Une fois celui-ci établi, un contrat d'assistance apparaît, ici on pourrait dire «mécaniquement». Il passe par l'État, soit chargé de fournir des travaux, soit de subvenir à la subsistance des personnes inoccupées. Celles-ci devront donc être répertoriées. Les pauvres se retrouvent fichés dans le Livre de la Bienfaisance nationale. Une seconde conséquence est que la question des fonds nécessaires devient centrale, avec un cortège de modifications profondes dans les relations.


La charité privée va être découragée ou réorientée: les distributions de pain ou d'argent dans les rues ou aux portes des maisons seront interdites, tout citoyen reconnu coupable d'une aumône spontanée sera soumis à une amende, doublée en cas de récidive.


Dans L'Encyclopédie, le respect pour les anciennes fondations hospitalières est qualifié de «superstitieux». Face à une dette d'État grandissante, de nouveaux impôts sont levés et toutes les initiatives qui ne rentrent pas dans le cadre étatique sont mises sous contrôle. Par contre, qui veut encore faire un don devra aller le verser dans des caisses locales ou régionales, auxquelles reviendra la répartition. Et les maisons communes afficheront la liste des offrandes, comme une sorte de dernier hommage à la vertu de la solidarité spontanée qu'on vient de désosser. Quant aux mendiants, repérés et non inventoriés, ils feront l'objet de sanctions policières.


Avec différentes inflexions, les mesures prises témoignent de plus en plus clairement de leurs liens avec les instances du Pouvoir. Du rassemblement et du contrôle des Sociétés de secours mutuel que propulse Napoléon III à des fins électorales, on en arrive à l’établissement par le chancelier Bismarck, d’un véritable État social qui intègre dans des lois (assurance-maladie, invalidité, accidents de travail, etc.) ces objectifs coopératifs que repèrera lucidement Karl Marx.

Une variante anglo-saxonne qui se cristallise au début de la Seconde Guerre mondiale sous l'impulsion de lord Beveridge, grand admirateur de l’économiste et haut fonctionnaire John Maynard Keynes, et dont l'objectif central, comme celui de Bismarck mais par d'autres voies, sera d'opposer le concept du Welfare State au danger de voir réapparaître tout mouvement social d'envergure.

En Belgique, un système avec affiliations obligatoires connaît sa fixation dans la Loi sur la sécurité sociale, signée par le prince Charles, le 28 décembre 1944, le jour du déclenchement par les Allemands de l'offensive des Ardennes.


Pour masquer la volonté des États de contrôler de plus en plus les sociétés, de les mettre en coupe et alors que s'accentue le vide de plus en plus criant d'une solidarité humaine de qualité, une des plus habiles manipulations mentales consistera à faire croire que toutes ces mesures sont le fruit de luttes acharnées de nos aïeux, le résultat de combats ouvriers incessants.

La réalité est tout autre. Ces mesures ont surtout été mises en place pour empêcher des révoltes décisives, pour prévenir des mouvements vraiment émancipateurs.


Certes, des révoltes - car les humains, même trompés, restent vaillants et courageux - essayèrent de modérer ou de moduler ces politiques d'État, parfois avec des conséquences dramatiques, des massacres et des sanctions exemplaires mais la Sécurité sociale est restée un fief des Etats.

D'autre part, les nombreuses associations spontanées d'aide, de soutien, de solidarité que personne ne pourra jamais empêcher de naître et de renaître, vont se retrouver prises dans le jeu pervers des subventions, des encadrements, des financements parfois majoritaires par des richissimes personnalités, des milliardaires malins - on pense, par exemple à George Soros  pour OXFAM et d’autres ONG que je vous laisse repérer - qui cachent sous cette générosité des magouilles financières ou s’en servent comme outils de concurrences dans les courses aux pouvoirs. 


On ne dira jamais assez combien les États restent soucieux du concours que ces dispositions apportent au maintien de l'ordre. D'année en année, au fil de Constitutions amendées et alors que des contestations s'élevaient au sein même des Parlements, des mots étaient modifiés dans les textes, mais jamais ils ne changeaient le fond des choses et partout, des administrations d'État tentaculaires et jusqu’à des ministères «socialistes» gèrent notre vie sociale.


NOTES


[1] Le terme tumulti est emprunté à Machiavel qui voit dans les manifestations de vie sociale extérieures au Pouvoir, la garantie du maintien de la liberté.

[2] Loi du 22 août 1791, loi du 15 octobre et décret du 29 décembre 1793, entre autres. La mise en place des nouvelles dispositions n'est pas linéaire, elle connaît des retours en arrière, de brusques avancées, mais le changement radical du rapport société-État en reste le fil sous-jacent.