L’ÉNIGME DE NOS SOCIÉTÉS 
«TRAVAIL OU ACTIVITÉ»
 


LÉA : J’ai fait un rêve étonnant. Nous étions nombreux et, sans nous laisser décontenancer, sans nous arrêter, en affrontant les obstacles, nous avancions, actifs et créatifs. 

Au réveil, j’ai réfléchi que, contrairement à ce rêve si réel, nous vivons plutôt dans la crainte de la réalité immédiate, comme immergés dans un «chaudron» infernal dans lequel nous sommes mondialement plongés. Certains persistent à soutenir que, du côté de l’Occident, nous avons le moins pire des scénarios, alors que ce sont si souvent nos États, les instigateurs, acteurs ou complices de cette ÉNIGME dont nous parlons ici. D’autres prétendent que, par nature, les humains n’ont que ce qu’ils méritent, qu’ils sont les pires des animaux.

Moi, je pense, de plus en plus fermement, que ce «chaudron», qui bloque actuellement notre route, peut être renversé mais que, pour cela, il faut que nous le comprenions.


PHIL : C’est vrai que nous avons parlé d’une impasse, et donc de notre incapacité à instaurer, de manière durable, une vie humaine, sociale, de qualité. Un peu comme si, dans ce domaine, comme de tout-petits enfants, nous n’arrivions pas encore à nous mettre debout ou si, retombant sans cesse, nous nous retrouvions à quatre pattes ou en train de ramper. Pourtant, dans notre histoire humaine, courte au regard de notre existence sur la Terre habitable, il y a eu des périodes différentes, avec diverses tentatives de dépassements. Ce que nous vivons depuis quelques siècles est marqué par une difficulté spécifique. Nous sommes englués dans un processus qui cache un gouffre derrière ses avancées, mais le tout apparaît dans un décor fabuleux dont les éclairages se modifient sans cesse pour donner le change. Et cette scène mouvante, dans laquelle nous jouons, nous fascine, nous sidère au point que nous n’en comprenons ni le concept ni les limites.


LÉA : C’est un piège. Et il sape la conviction que la vie en société pourrait être tout autre, sans ces crises, ces guerres, cette désagrégation devenue inhérente au maintien du processus actuel.

Les humains perdront-ils encore longtemps de vue la distinction entre activité et travail ?

Je te rappelle que l’étymologie du mot travail vient du bas latin tripalium, un instrument de torture à trois pieux pour les esclaves qui ne se pliaient pas aux disciplines imposées. Activité, par contre, pourrait inclure l’autonomie, la qualité, la créativité, les relations sociales et donc impliquer, avant tout, le plaisir de réaliser de belles choses, utiles à tous, et de se réaliser soi-même en fonction des différents talents.


PHIL : Mais tu ne peux pas non plus porter au pinacle l’activité en soi, car les hommes, très tôt dans leur histoire, ont eu des tâches éreintantes. Je pense, par exemple, aux anciens Égyptiens. Je n’aurais pas aimé non plus vivre à cette époque, même si on admire, aujourd’hui encore, leurs fameuses pyramides. Ils souffraient de graves maladies, ils mouraient très jeunes… Ce n’était pourtant pas le «travail» au sens où tu l’entends ici.


LÉA : Tu as raison. Mais c’était le début et eux, au moins, connaissaient encore les finalités de leurs activités. Construire des pyramides au prix de sa vie s’inscrivait dans un objectif défini et transcendant. Mais longtemps, c’est exact, des tâches furent vécues dans des conditions très, très pénibles. Je ne défends pas ce passé, loin de là. Je dis seulement que les oppressions étaient plus claires, ce qui a parfois permis aux esclaves de secouer le joug. Ils identifiaient des maîtres concrets, tyrans avides de possessions, de conquêtes, d’hégémonie, des super-sous-hommes.

Or, aujourd’hui, notre ennemi est devenu abstrait. Il agit par le biais de l’accaparement d’un «surtravail» général toujours récupéré pour être réinvesti dans le «chaudron» qu’il est censé élargir.


PHIL : Tu veux dire que ce «travail» auquel nous sommes contraints maintenant est un autre concept, avec le passage par cet inconnu abstrait et puis cette saisie par un tourbillon qui nous empêche de contrôler ce que nous exécutons et devenons. Nous existons, forcément, et, en même temps, nous n’existons plus, puisque peu importe ce que nous faisons de nos jours et de nos nuits, pourvu que cela trouve une justification dans un maelström infernal et auto-destructeur qui ne met en évidence qu’une minorité d’existences dorées et délirantes qu’il faudrait plaindre plutôt qu’envier. Si user de machines et d’une technologie sans mesure, si créer des blocs de sociétés ou les déstructurer, si construire d’immenses tours-taudis, maintenir d’affreuses favelas ou des camps pour loger les humains, si les faire dépendre de n’importe quoi pour être nourris ou les laisser périr dans les épidémies ou dans les guerres, si mettre au travail des millions d’enfants, si fabriquer des armes toujours plus sophistiquées et mener des conflits terrifiants, si un arsenal d’institutions étatiques, avec une armada de privilégiés, de banquiers et de médias à leur botte, permettent de maintenir ce «chaudron», va pour les tours, va pour les famines, va pour les armes, va pour ces monstrueux Etats !

À partir du moment où les humains acceptent cet engrenage de n’avoir de survie que s’ils cèdent leurs vies, à tous les échelons, pour un tel fonctionnement, il faut bien admettre qu’ils deviennent étrangers à eux-mêmes, qu’ils sont en dehors de l’humanité.


LÉA : Oui, et des esprits formatés louangent ceux qui «travaillent» ainsi, même dans les domaines où on fabrique la mort - l’immense secteur de l’armement -  ou dans les conditions les plus dégradées - le travail des familles sous terre ou dans les décharges.

Il est devenu surréaliste de seulement dire que fabriquer des armes n’est pas une activité humaine valable, de signifier qu’il est absurde que l’agriculture ne survive que grâce à des subventions, aléatoires d’ailleurs, etc. etc.


PHIL : Et en même temps, personne ne sait que faire. Des individus, des groupes tentent de s’extraire de cette marmite en ébullition, mais il ne s’agit que d’expériences limitées, le plus souvent vouées à un échec plus ou moins rapide, tant que le feu central, lui-même, n’est pas éteint.


LÉA : Oui, mais nous avançons vers un gouffre. Et quand on aura compris qu’il est inéluctable, il deviendra tout aussi inéluctable de dire NON.

Que ces NON signifient qu’il faille vivre tout autrement est une évidence.


COMPTE-RENDU DE RÉUNION