«RÉVOLUTION FRANÇAISE ET GUERRE»


Décodage de deux discussions de groupe

par Christophe Lamy


@PÔLENORDGROUP


Les débuts de la Révolution française voient se profiler différentes stratégies de reprise en main de la situation par le roi et les différents courants qui l’entourent. 
Les événements revêtent une telle ampleur que la Royauté et ces factions  prennent parti pour des ripostes multiformes, contradictoires aussi. Des projets de recours à l’extérieur en font partie dès la prise de la Bastille, moment de la première émigration. On peut dénombrer une dizaine de projets pour un départ du roi, mais celui-ci s’y oppose longtemps. Ce n’est qu’au fil des événements que ses espoirs de reconquérir un véritable pouvoir vont s’amenuiser : journées des 5-6 octobre 1789 avec la marche des femmes sur Versailles et la fixation de la famille royale aux Tuileries, vote à l’Assemblée, en mars 1790, d’un décret qui interdit au roi de s’éloigner de plus de 20 lieues des Tuileries, manifestation massive en avril 1791 pour empêcher un départ à Saint-Cloud, pour Pâques.

Les étapes de la politique de réorganisation, c’est-à-dire de remise au pas de la garde nationale et de l’armée, orchestrées par le général La Fayette, par son beau-frère, le général Bouillé et les ministères, sont suivies avec attention. Les tactiques déployées pour diviser les patriotes ne manquent pas d’habileté. Au recours à la violence ouverte sont souvent préférées des voies détournées qui, tout en se présentant comme favorables au renouveau, visent en fait à dissoudre lentement et de manière interne les positions révolutionnaires. Certains coups de force légaux sont aussi tentés, avec le soutien inopiné de l’Assemblée. Mais le franc succès n’est pas souvent au rendez-vous. Ainsi le décret du 21 décembre 1789 qui vise à fixer une conscription obligatoire de 250.000 hommes pendant 4 ans sera absolument rejeté par la population. 
Le massacre, sous la direction de Bouillé, des soldats suisses du régiment de Châteauvieux et des patriotes de Nancy en août 1790, érodera sérieusement le prestige de La Fayette, le “héros des deux Mondes”. 
Quant à la corruption et au système de «mouchardise», introduits ensuite à grande échelle par le général, ils saperont à coup sûr le moral des patriotes mais ne donneront pas pour autant une réelle cohésion aux forces de l’ordre. 
Toutes ces malversations ne conduisent pourtant pas à ce que la monarchie elle-même soit remise en cause. La plus grande partie de la population comme l’Assemblée souhaitent son maintien, en liaison avec les principes de la Déclaration des Droits de l’Homme. Certes, les limitations du pouvoir royal sont accueillies avec réticences dans l’entourage de Louis XVI, mais elles font partie de la nouvelle donne. 
Un des participants établit d’ailleurs une comparaison judicieuse avec la situation anglaise et conclut que parler d’un “roi prisonnier” cherchant à s’échapper des mains de ses adversaires relève plutôt du domaine de la légende. 













“Varennes” - 20 juin 1791
Cette fuite de la famille royale, qui marque une transition, fait l’objet de longues discussions sur ses raisons profondes et les objectifs poursuivis. L’événement se produit à un moment de grande anarchie, peu après la mort de Mirabeau et alors qu’un discrédit général est lancé sur les intrigues des Fayettistes et de leurs mouchards. On ne peut pas oublier non plus que le ministère de la Guerre restera très désorganisé (pendant la Révolution, vingt-deux titulaires se succéderont au portefeuille de ministre). 

PÔLENORDGROUP penche pour l’hypothèse que ce sont les interventions décisives du peuple en masse, directement, concrètement, dans la politique qui inquiètent le plus les autorités constituées, lesquelles ne voient plus de voie assez ferme pour rétablir un cadre contraignant. 
La manière précise dont la famille royale sera arrêtée démontre bien, à ce moment-là, le développement de l’esprit public sur l’ensemble du territoire. Les campagnes sont sur le qui-vive et c’est un simple citoyen qui osera poser cet acte, auparavant inimaginable, d’arrêter le roi. Certains membres du groupe doutent de la collusion du général La Fayette avec ce projet de fuite de la famille royale, d’autres en sont convaincus, insistant sur le refus du général de diffuser dans la population la déclaration que Louis XVI aurait écrite pour expliquer son départ. En cas d’échec, mieux vaudrait pouvoir plaider la thèse d’un “enlèvement”. Cette déclaration où le roi fait part des vexations dont il est l’objet, déclarant aussi que l’Assemblée ne remplit pas son rôle en ne rétablissant ni l’ordre ni la paix, n’est pas très connue. Déposé sur le bureau du président de la Constituante, Alexandre de Beauharnais, au moment de quitter Paris, le document va tout simplement disparaître ! 

Si on revient à l’élaboration du plan, la thèse de l’”enlèvement” est indéfendable. La première orientation est décrite par l’évêque de Pamiers. L’objectif du roi serait de revenir en force à Paris pour y reprendre toutes ses prérogatives. Le texte dit: “Sortir de sa prison des Tuileries et se retirer dans une place-frontière dépendant du commandement de M. de Bouillé. Là, le roi réunirait des troupes.” Le scénario se révèlera très différent. Entre la première étape, où la famille déguisée quitte Paris dans une petite voiture conduite par Axel de Fersen, succède l’embarquement dans une berline, menée par le duc de Choiseul. Cet équipage, accompagné de 60 cavaliers, doit se faire passer pour celui d’une baronne russe, la baronne de Korff, en route pour Francfort. Le roi est déguisé en valet. Mais l’opération prend du retard, la berline est lourde, il faut souvent changer de chevaux. Or, la disparition du roi a été rapidement signalée. En fin de journée, Choiseul se replie sur Varennes, mais à Sainte-Menehould, Jean-Baptiste Drouet, maître de postes, a repéré une berline correspondant à la description et il a reconnu le roi. Il prend l’initiative de foncer à Varennes pour persuader les autorités locales de faire contrôler les passeports. Plus tard, Romeuf, aide de camp de La Fayette, arrivera, nanti d’un décret de l’Assemblée, pour confirmer l’arrestation de la famille royale, reconduite à Paris le 25 juin.   

L’après-Varennes et la position des puissances étrangères
Les suites des événements de Varennes sont ambivalentes. Ainsi Romeuf sera arrêté, sommé de s’expliquer sur son rôle. La famille royale, elle, est assignée à résidence aux Tuileries sous la surveillance du peuple. Une majorité de députés reste favorable au roi. La thèse de l’enlèvement est encore évoquée. 
Une grande manifestation est convoquée au Champ-de-Mars pour signer une pétition désapprouvant la conduite royale. 
Ce rassemblement dégénèrera en une sanglante fusillade des pétitionnaires. 
La Fayette démissionne, dans l’espoir d’être rappelé, etc. etc.  

Dans ce contexte en dents de scie, le groupe s’attache à cerner la position des puissances étrangères. Une conviction l’emporte rapidement : elles n’envisagent la situation française qu’en fonction de leurs propres intérêts et une guerre les intéresse peu. La réaction de Léopold II et de Frédéric II face aux chefs de l’émigration en est une preuve flagrante. Ceux-ci sont plutôt tenus à distance ou se heurtent à des réponses dilatoires.

C’est donc au sein de la France elle-même que se profile l’idée d’un recours à la guerre pour détourner la population de ses projets révolutionnaires et recentrer les esprits sur un danger extérieur imaginaire que seul un Pouvoir central fort pourrait affronter. Une faction surtout, la Gironde - Marat parlera, lui, de faction des “Hommes d’Etat”- va conduire ce bal guerrier. Jouant astucieusement sur la peur d’agressions extérieures et sur un patriotisme de riposte obligatoire, elle emportera l’adhésion d’une partie de la population. Aux Jacobins, l’affrontement se polarisera entre Robespierre, qui se détache assez vite de l’enthousiasme guerrier et Brissot de Warville, franc partisan d’actions offensives. Quant à Marat, il sera, d’un bout à l’autre, opposé à ce qu’il considère comme le plus cruel des fléaux, mais il finira par considérer l’affrontement interne comme  inévitable.
Le mouvement révolutionnaire restant en stagnation, l’option guerrière se répand, ce qui n’exclut pas pour autant d’indiscutables difficultés de recrutement, l’esprit public ne se laissant pas dénaturer sans résistance.   

La conclusion du groupe, à la fin de ces deux discussions, est que la guerre, toujours désastreuse pour les populations, reste avant tout un objectif interne, présenté comme une sortie de crise et visant à rétablir, contre les mouvements révolutionnaires, un Pouvoir central tout-puissant.

L’arrestation de la famille royale