L’ÉNIGME DE NOS SOCIÉTÉS
«QUi SONT LES SUJETS DE L’HISTOIRE ?»
 

CHARLOTTE GOËTZ-NOTHOMB


L’ENTRÉE EN SOCIÉTÉ

De l’existence humaine avant la vie en société, que dire ? Nous n’en savons pas grand-chose. Pour certains auteurs, nous disposions d’une liberté, proche et en même temps différente de celle des autres animaux, étant donné nos composantes spécifiques. Hordes, tribus, communautés, etc. sont rapidement devenues notre lot. Contraint pour survivre de renoncer à une liberté naturelle pleine de dangers, l’homme aurait été mis en situation de développer ses facultés: sentiments diversifiés, idées et raisonnements plus vastes, acquisition d’un sens moral, notions de justice… et mis en position de construire d’autres environnements.

Cette question, aujourd’hui encore, fait l’objet de controverses. L’homme est parfois présenté comme un être sociable par essence, parfois son «entrée en société» est signifiée comme une étape difficile, une transformation frustrante mais potentiellement civilisatrice. Et Aristote, déjà, pose la question: «Qui sont les sujets de l’histoire ?»


À ceux qui considèrent que les hommes seraient devenus soumis, malheureux et méchants en se socialisant, on doit répondre que la grande majorité d’entre nous – et donc aussi ceux qui partagent cet avis - vivent désormais en société et que nous n’avons pas d’autre choix que de cueillir les fruits de la situation comme de tirer les remèdes des maux qui l’accompagnent. Et que les déviations, régressions, impasses qui abîment les sociétés humaines sont moins imputables à notre «nature», que liées à une immaturité. C’est à la dépasser que nous devons œuvrer. Et au plus tôt, au mieux car comment ne pas constater que les organes décisionnels ne restent au service du bien public que si l’ensemble social est le sujet de son histoire, vivant, actif et réactif ?


LA SOUVERAINETÉ

Il convient de revenir sur ce terme, très présent dans la pensée théologico-politique du Moyen Âge, mais dont la signification a évolué. Étymologiquement, il signifie «supériorité» (du latin superus, superanus). Dans le cadre de la hiérarchie complexe des sociétés féodales, «souveraineté» et «souverain» sont employés dans un sens précis: quand une situation ne fonctionne plus en harmonie avec le maintien de divisions fixées, des traditions et des croyances et qu’il y a conflit social, le recours au «supérieur» est d’usage pour que l’ordre soit rétabli.

Jusqu’au XIIe siècle, celui qui est investi de cette souveraineté agit comme interprète et garant de règles préétablies où l’élément religieux a une place prépondérante, sinon la première place. En ces temps-là, ce qu’on désigne comme un souverain: roi, prince, etc. est un seigneur parmi d’autres, mais plus puissant que les autres. Ceci dit, il ne décide ni n’agit à sa guise. Il est dépendant des autres titulaires de fiefs. Il ne peut pas obtenir d’impôts à son gré, il n’a ni administration ni armée, prêtes à servir ses desseins. Les expressions «lever des impôts», «lever une armée» ont tout leur poids. Pour y arriver, il doit obtenir l’aide de ses collègues. Des «colloquia» sont organisés. On dit que «la couronne se met en parlement», on convoque des «estats généraux».

Au cours des siècles, la souveraineté du monarque va croître en suivant une trajectoire contradictoire. D’un côté, il rassemble sur sa tête de plus en plus de fonctions, il est roi de justice, roi de guerre et conquérant; d’un autre côté, il veille à devenir, face aux autres féodaux, le père du peuple, son défenseur, son oreille. Pour devenir «absolu» (solutus legibus, détaché des lois), il prend appui sur le peuple, il sollicite son assentiment. On peut, sans risque d’erreur, considérer que «l’opinion publique» joue, dès ce moment, un rôle important dans les crises de Pouvoir.


Dans l’histoire, les rois ont très vite compris qu’en laissant croire que la souveraineté était l’apanage du peuple, dont ils ne seraient, eux, que les représentants, ils gagnaient sur tous les tableaux.

Bien sûr, il leur arrive d’user de stratégies qui se retournent contre eux. Ainsi en France, les rois, en choisissant des alliés dans certaines élites féodales, installeront eux-mêmes ces fameux Parlements – dont Montesquieu, par exemple, fut président à Bordeaux – et qui, pendant des siècles, seront d’authentiques contre-pouvoirs.


Les orientations politiques doivent toujours être soigneusement remises dans leur contexte pour qu’on puisse mesurer exactement à qui elles profitent. Ainsi le fait d’être libres de donner son avis peut limiter et contrôler le Pouvoir. Mais favoriser ce sentiment de liberté peut aussi se révéler un atout majeur des puissants pour soumettre.


INDIVIDUALITÉS ET POUVOIR ABSOLU

Sur ce site, on découvre que PÔLE NORD a consacré des travaux aux «Héros modernes», ces individualités qui surgissent à partir du XVe siècle, issues des différentes catégories sociales: don Juan, don Quichotte, plutôt nobles, Carmen, Robinson, plutôt enfants du peuple, le docteur Faust, inclassable.


Nous rencontrons, écrivons-nous, des personnages d’une texture neuve avec lesquels s’amorce le règne de la subjectivité. L’individualité, dégagée d’un contexte englobant, se replie sur elle-même avant de chercher à se déployer. C’est à partir de ses propres forces que l’homme se lance à la conquête du monde.


Cette idée d’être sur ses propres pieds, d’être plus libres et forts dans la communauté avait quelque chose de fascinant, même si nous avons dû rapidement mettre des bémols, en considérant les fins de vie désastreuses de nos héros, puis en voyant leurs successeurs s’enfoncer dans la mégalomanie, la destruction, l’impuissance, la culpabilité. Qui ne se souvient de ces lectures en montagnes russes, où on passe de l’enthousiasme au désespoir en suivant Manon Lescaut, la Princesse de Clèves, Madame Bovary, Clarissa Harlowe, Anna Karénine, en pistant Werther, Julien Sorel, Eugène Onéguine, Raskolnikov ou le K de Kafka ?


S’affirment aussi, à la même époque, ces rois et ces princes «à la Shakespeare». Nous entrons de plain pied dans l’univers analysé par Nicolas Machiavel (1469-1527), peu intéressé, comme il l’écrit lui-même, par «les vieilles formes de gouvernement» et centré sur l’État moderne, cadre de vie de ces nouveaux souverains et de leurs règnes. À ce moment, de nombreux ouvrages prennent cet État comme sujet. Et nos existences ne cesseront plus d’avoir partie liée avec lui. Nous devons donc faire preuve d’autant de fierté que de prudence en célébrant l’individualisme. En portant aux nues la vertigineuse et fascinante complexité de nos psychismes individuels, nous n’œuvrons pas automatiquement pour la liberté politique. Souvenons-nous de la mise en garde d’Aristote qui recommandait déjà de bien séparer les analyses concernant la vie individuelle, la vie en couple, en famille, en groupe ou en société.


THÉORIES OPPOSÉES

Parmi les théories élaborées sur le pouvoir, celle du Français Jean Bodin (1530-1596) considère le monarque, père du peuple (rex est populus) comme «dirigeant plusieurs mesnages» et ayant, dès lors, une autorité comparable à celle qu’exercent des parents sur leurs enfants. Il est vrai que, dans le contexte dramatique des guerres de religion, il veut faire pièce au pouvoir papal et lui substituer une autre emprise majeure. Pour lui, la plénitude de puissance doit consister à soutenir un Vaisseau République:


«Tout ainsi que le bateau n’est plus que bois sans forme quand la quille qui soutient les côtés, la proue, la poupe et le tillac sont ôtés, ainsi la République sans puissance souveraine qui unit les membres et parties d’icelle, et tous les mesnages et collèges en un corps, n’est plus République.»


La souveraineté du monarque à la Bodin est une et indivisible, perpétuelle et héréditaire. Elle ne peut pas être déléguée, elle doit être suprême, aucun autre pouvoir ne peut lui demander de comptes, ni le pape, ni l’empereur ni, à l’intérieur du royaume, les parlements ou les «estats», ni les simples membres de la communauté.

Et, un comble ! Nous décrivant ce pouvoir absolu dont rêvent peut-être la majorité des puissants, Bodin n’y fait entrer aucune ruse. Pour lui, pas l’once d’une ÉNIGME !


À la même époque, un tout jeune auteur – il a 18 ans – conclut un livre sur un hymne à une tout autre souveraineté, laquelle plonge au cœur de notre ÉNIGME.

Le terreau social est le même que celui de Bodin, dont il est le strict contemporain: désastres, famines, guerres de religion.

Etienne de La Boétie (1530-1563) part d’un constat, et non d’un fantasme.

Dans son Discours de la servitude volontaire, il se demande à quoi bon établir une hiérarchie entre des formes de gouvernement, puisqu’on retrouve partout le même malheur, le même esclavage ?


«Comment ne pas s’esbahir de voir des millions d’humains [tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations] ayant le cou sous le joug d’autres hommes qui n’ont souvent aucune qualité qu’on pourrait admirer, qui sont souvent faibles et lâches. […] Quel malheur est celui-là ? Quel malheureux vice pousse les humains pas tant à obéir qu’à servir […] quel monstre de vice […] qui ne mérite pas encore le tiltre de couardise, qui ne trouve point de nom asses vilain, que la nature desadvoue avoir fait, et la langue refuse de nommer ?»


Et La Boétie de réintroduire avec force la Liberté, en n’ayant pas d’expression assez forte pour  en déplorer la perte. La Liberté ? Pour lui, c’est ce

«bien si grand et si plaisant, quelle perdue, tous les maux viennent à la file; et les biens mesme qui demeurent apres elle, perdent entierement leur goust et sçaveur corrompus par la servitude.»


Il parle alors de pauvres et misérables peuples insensés, de nations opiniâtres dans leur mal et aveugles dans leur bien. Il les dit receleurs des larrons qui les dépouillent, complices des meurtriers qui les tuent, traîtres à eux-mêmes, semant des fruits pour qu’ils soient piétinés, meublant leurs maisons pour qu’elles soient pillées, élevant leurs filles pour assouvir la luxure et nourrissant leurs fils pour qu’ils soient conduits à la boucherie des guerres.

Se posant alors la question s’il s’agit d’une maladie incurable, La Boétie se met à chercher ce qui éloigne ainsi du goût de la Liberté.

Il aborde aussi le cas d’États que le peuple a élus et qu’on croirait préservés. Or, dit-il:

 

«C’est chose estrange de combien ils passent en toutes sortes de vices, et mesmes en la cruauté les autres, ne voiant autre moien pour assurer la nouvelle tirannie que d’estendre si fort la servitude et estranger tant leurs subjects de la liberté qu’ancore que la memoire en soit fresche, ils la leur puissent faire perdre.»


Son conseil est radical. Les humains ne peuvent se délivrer de cette situation qu’en se persuadant qu’aucun Pouvoir n’est possible sans eux, promoteurs et défenseurs permanents de cette Liberté que la décision de ne plus servir ferait déjà rejaillir.


«Ne le soustenez plus, et vous le verrez comme un grand colosse à qui on a desrobé la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre.»


Que cette résolution soit un cap à franchir, il en convient, car le désir de servitude est puissant, soutenu par l’habitude. Mais c’est aussi, nous explique-t-il, «le monde à l’envers», car servir ainsi, ce n’est pas seulement obéir, c’est se tourmenter pour quelque chose qui n’est pas le tourment, c’est ne plus avoir de prise sur son corps, sa naissance, son activité, sa mort, la justice, c’est consommer ce qu’on vous dit de consommer, tuer où on vous dit de faire la guerre, c’est n’avoir plus ni pensée ni action politiques autonomes. C’est aussi mettre la faiblesse à la place de la force et la force à la place de la faiblesse. Ajoutons encore que ce jeune auteur fait très bien la différence entre le désir de liberté individuelle, intérieure, et la dimension sociale du désir humain, le désir de liberté politique qui appelle, à ses yeux, une approche spécifique.


DU ROI ABSOLU À L’ÉTAT TOUT CRU !

En continuant sur l’exemple français, on constatera que la personnalité royale souveraine ne s’est pas hissée au pinacle en ne suivant qu’une théorie à la Bodin, mais en optant pour une sinuosité bien plus moderne. De Richelieu à Mirabeau, tous deux grands hommes d’Etat, le politique, davantage orienté sur la maîtrise des esprits que sur la force, mobilise au service du pouvoir les prédicateurs puis les intellectuels et les artistes. Il se sert surtout des banquiers et commerce par-delà les frontières. Il annihile les contre-pouvoirs gênants, s’appuie sur des institutions de légitimation, suscitant des régimes parlementaires.

Il accélère le passage à un édifice étatique souple et d’une redoutable efficacité.


Mais l’Histoire n’est jamais linéaire, elle est faite de processus, de fixations, de retournements. Dans les périodes de rupture, de révolutions, on voit toujours resurgir en force le thème de la souveraineté active des membres des sociétés. Et il est hasardeux, lors de tels bouleversements, de prévoir l’issue des rapports de forces. Ils recèlent la possibilité d’un réel dépassement et la redécouverte du goût de la Liberté. Ils peuvent aussi - l’ardeur et le contrôle public s’étiolant - voir les forces militaires du Pouvoir reprendre la main et remettre sur pied des sociétés menées par des politiques étatiques délirantes.


Dans toute recherche, l’objectif est de comprendre le plus vite possible la situation sociale en action. Si les recours aux textes et aux expériences du passé doivent, bien entendu, être mis à contribution, l’appellation ÉNIGME vise aussi à souligner que nous sommes dans un cas de figure qui ne répond à rien d’antécédent.

Et ce n’est pas un hasard si nous accumulons ces retards théoriques et pratiques, car nous écarter de ce travail fait de plus en plus partie des stratégies des Pouvoirs contemporains, soutenus par des moyens technologiques puissants: dire un peu de vrai pour aboutir à un faux immense; nous écarter de notre rôle de participants conscients et actifs qui contrôlent les instances dirigeantes; nous rassurer avec des formules-pièges comme l’«Etat-Providence».

Dans la foulée, les crises et les catastrophes, orchestrées par ces Etats seront ressenties comme inhérentes à un monde illisible sur lequel les humains n’auraient plus de prise. Une autre litanie consiste à dire que si nous sommes dans une situation aussi grave, c’est que nous ne désirons que cette aliénation.


Et cela, globalement, est absurde, car notre histoire est balbutiante, certes, mais la Liberté, si enfouie soit-elle, fera toujours partie de notre essence humaine.