DE VIENNE

LA PSYCHANALYSE

Exposé

 
En hommage à Jacqueline Harpman
psychanalyste et écrivaine
membre de la Société belge de psychanalyse
dont nous gardons un souvenir reconnaissant et ému

Voici l’exposé qu’elle a fait à l’association Pôle Nord
«Tracés d’Œdipe à notre univers»

© PÔLENORDGROUP


Sophocle et Œdipe
Il est souvent question, parmi les psychanalystes, de relire Freud. Je ne sais plus quelles circonstances m’ont conduite à relire Sophocle, et j’ai été bien étonnée par ce que j’y ai trouvé.
Freud avait amené dans la culture une nouvelle manière de voir les choses, qui a modifié l’écoute de ceux qui l’avaient entendu. En lisant Sophocle, il s’est aperçu qu’Œdipe avait tué son père. On pourrait dire que c’était évident, pourtant il suffit de lire l’un ou l’autre commentaire antérieur à Freud pour être détrompé. Jusqu’à Freud, Œdipe avait tué un voyageur malpoli et, seul un hasard malheureux – ou la méchanceté des dieux – produisait que c’était son père. Freud a donc vu ce qui crevait les yeux mais qu’on s’était abstenu soigneusement de reconnaître depuis deux millénaires et ainsi, il a dessillé notre regard. Et maintenant il nous est encore possible de voir quelque chose de plus : c’est que Laïos, le père, avait tué le premier.

Il n’est pas dit, dans Sophocle, si l’enfant de Laïos, quand il a été exposé, abandonné sur le mont Cithéron, avait déjà reçu un nom. Peut-être en est-il ainsi et que des personnes de bonne culture le savent, je fais appel à elles. Le nom qu’on connaît, Œdipe, lui a été donné par son père adoptif et désigne la blessure que son père biologique lui a infligée en lui faisant percer les talons. 
Pour autant que notre nom participe à notre identité, l’identité d’Œdipe comporte le projet destructeur de son père envers lui. Je serais bien étonnée qu’il n’existe pas quelque part une plaidoirie, imaginée par quelque jeune avocat pour défendre Œdipe et qui souligne la vilenie de ce père, si effrayé par un oracle et les prêtres de son temps […]

Notre mode de ressentir et d’éprouver ayant été modifié par Freud, nous pouvons maintenant nous identifier à Œdipe non seulement comme au fils parricide et incestueux, mais aussi comme à l’enfant dont la mort était programmée. Certes, le bébé a survécu, parce qu’un berger à l’âme tendre passait par là. Mais ce n’est pas la survie de l’enfant qui empêche Laïos d’être un assassin. Dans la culture grecque, cette situation est peut-être moins choquante que dans la nôtre, car longtemps le père a eu droit de vie et de mort sur ses enfants. Mais nous ne pouvons pas lire Sophocle avec l’état d’esprit de son époque : nous n’avons à notre disposition, en nous, que notre propre état d’esprit et, pour nous, Œdipe ne peut être que le fils d’un infanticide.

Une affaire fit grand bruit, avant la guerre, où une jeune fille, Violette Nozières, avait tué son père. Si, une semaine avant de mourir, Monsieur Nozières l’avait tuée en disant pour sa défense : «Je sens qu’elle veut ma mort.», il aurait tout de même été condamné. Dans notre époque, on peut voir, on peut prendre conscience du projet de meurtre de Laïos, et il est inadmissible. Quand on apprend qu’il y a encore des lieux dans le monde où on expose, où on abandonne les nouveau-nés, on est très indigné. Mais comme nous sommes aussi dans un univers de paradoxes, cela n’empêche pas qu’on les envoie au casse-pipe vingt ans plus tard, mais alors, ce ne sont pas les parents eux-mêmes qui en décident, mais la nation, la loi, le patriotisme – en vérité les instances dont Freud a démontré qu’elles sont perçues par l’inconscient comme substituts paternels.

Et Hamlet ?
Sa situation est différente. Il n’a pas, à l’origine de sa vie, subi le désir de meurtre de la part de son père. Hamlet se situe beaucoup plus nettement dans la rivalité amoureuse. Il voulait que sa mère reste fidèle à son père. Mais personne n’est plus dupe de ce genre de projet chez le fils et si un patient transmettait un rêve en nous disant : «Je rêvais que ma mère s’était remariée et que mon beau-père voulait ma mort», nous penserions forcément à un déplacement et que c’est bien le père qui est accusé du vœu de mort. Comme Laïos. 
On se souviendra ici des Études sur l’hystérie, où Freud, effaré par tout ce qu’il entendait lors de ses consultations, a, pour la publication, systématiquement remplacé les pères par des oncles !

Entre Œdipe et Hamlet, la mythologie chrétienne offre à nos fantasmes une mère vierge, intouchée. Le père terrestre est un père adoptif et l’enfant n’a plus de père biologique. Par contre, il a un père spirituel qui lui impose un destin, et pas n’importe lequel : il rachètera les péchés de l’humanité, en mourant pour elle. 
Nous voilà de nouveau devant un père qui offre son fils à la mort.

Nous voilà donc devant trois récits sur les parents qui portent un étrange trait commun.

I.	  Œdipe : Le père veut la mort de son fils, car il fantasme - il est aidé à fantasmer - que, si celui-ci grandit, il le tuera. Le meurtre du fils échoue et celui-ci, qui n’a pas pardonné, tue son père. Puis il achève sa vengeance en épousant sa mère. Ici, la mère se laisse faire par un fils incestueux comme elle s’était laissée faire par le père infanticide.

II.	  Hamlet : Le père-roi est mort. La mère, ardente, s’est hâtée de reprendre un époux, le frère du roi. Deux mille cinq cents ans après Œdipe, le père biologique n’est plus l’assassin de son fils, du moins dans le discours manifeste, mais nous avons appris à nous méfier des oncles ! Une nuit, en effet, le spectre du père vient accuser l’oncle de l’avoir tué et demande vengeance à Hamlet. In fine et l’oncle et Hamlet trouveront la mort. De nouveau, la mère n’a pas le beau rôle : elle est infidèle au père et livrée à sa sexualité.

III.	  Jésus : Dans ce troisième récit, l’époux terrestre est épargné. Joseph ne meurt que de vieillesse. Ce n’est ni un fils vengeur ni un amant jaloux qui le tue. C’est aussi qu’il n’a pas touché la mère, restée vierge. Il n’y a pas de conflit entre un mari et un fils. Le fils n’a rien à reprocher à son père terrestre et ce père n’a rien à craindre du fils. Mais voilà qu’intervient un autre père : le père divin qui n’a conçu son fils, son représentant sur la terre, que pour qu’il meure en rachetant les péchés du monde. 

Pour la mythologie grecque, on peut encore rappeler qu’Ouranos, père de tous les dieux, tue ses enfants. Son fils Chronos, lui, les dévore. Deux auteurs, Glauco Carloni et Daniela Nobili mettent en évidence, dans leur livre La mauvaise mère la permanence, dans cette mythologie, du meurtre de l’enfant par les parents à travers d’autres personnages : Médée, Agamemnon…

Mais aujourd’hui ?

Les auteurs dont je viens de parler évoquent dans l’univers contemporain nombre de situations semblables mais aussi d’évolutions.


Tout près de nous, rappelons qu’il y a toujours des enfants enfermés dans des placards, battus, affamés. Ces combles de l’horreur pour nos consciences.


Mais, laissez-moi aussi, tout simplement, vous raconter ce souvenir que j’ai gardé d’une visite récente à une amie qui venait d’accoucher. Elle m’a dit, en regardant son enfant : «Tu vois, la première fois que je l’ai tenu dans mes bras, je me suis dit : Voilà, il mourra après moi, désormais, il y a un terme à ma vie.» Elle était souriante et comptait fermement, cela se voyait, que les choses se passeraient selon l’ordre établi, où l’enfant survit à ses parents. Mais sa réflexion m’avait frappée, car dans d’autres cas, où on refuserait d’envisager sa propre mort comme faisant partie du cours des choses, du mouvement de la vie, peut-être ne peut-on pas affronter aussi simplement la vue de l’enfant qui survivra. Ici, c’est une mère qui s’exprime.


Si on se place maintenant au niveau du psychisme profond de l’enfant, en tenant compte de notre inconscient qui est intemporel, il sera exact de penser qu’une configuration œdipienne reste omniprésente et qu’elle comportera toujours, pour le fils comme pour la fille, les deux positions : faire disparaître le père pour jouir en paix de la mère mais aussi se débarrasser de la mère pour avoir le père tout à soi. L’enfant veut le beurre et l’argent du beurre. Sur le plan narcissique, il veut avoir chacun de ses parents pour lui exclusivement, en supprimant l’autre. Mais en même temps, il les aime tous les deux.


Comme base du raisonnement, nous pouvons aussi dire ceci : le point de départ, le vœu le plus profond, le plus secret est de faire disparaître le rival. Reprenant le cas du rival-père, celui-ci est aussi l’objet d’amour de l’enfant, lequel doit donc écarter ce vœu de sa conscience, ce qui ne va pas sans dégâts. L’enfant va se retrouver deux fois affronté à son amour pour le père : une fois dans son monde interne où le père est aimé parallèlement au projet de l’éliminer et une deuxième fois dans la relation à la réalité qui lui prescrit d’aimer le père. Deux exigences qui se rencontrent et se renforcent. Mais l’enfant aimant se trouve aussi deux fois devant un père qui veut sa disparition, une fois à cause de sa propre projection sur lui et une fois à cause de la culture où il vit qui lui raconte en sourdine des histoires où ses parents désireraient sa mort.


Nous devons reconnaître qu’une meilleure connaissance de notre complexité psychique est toujours d’actualité. Et bien sûr, nous devons rester attentifs aux personnages, aux «héros» qui marquent leur temps.


Chez Sophocle, les choses sont tranchées, les délits sont là, les clivages sont bien là.


Avec Hamlet, on pénètre davantage dans l’univers moderne plus ambivalent. Hamlet a bien des difficultés à se décider, il doute de lui-même, il est hésitant.

Au XIXe siècle, apparaissent, à sa suite, une série de personnages plutôt neurasthéniques où je placerais aussi Adolphe de Benjamin Constant, Un Héros de notre temps de Lermontov… Et dans les activités de Pôle Nord sur le héros moderne, le personnage K. de Kafka et Kafka lui-même se sont révélés omniprésents, tant lors de la préparation que dans le chef du public.

Nous avons donc cette fameuse Lettre au père où Kafka exprime avec tant de force la culpabilité contemporaine, car l’enfant peut aussi prendre parti pour le père et déclarer que c’est lui, l’enfant, qui n’est vraiment pas digne de vivre, qu’il est coupable et que le père est dans son droit.


«…j’admettais sans plus que tu produisais sur les gens un effet aussi terrible que sur moi. S’il en avait été ainsi, ils n’auraient vraiment pas pu vivre.» Kafka ne dit jamais «Je te sentais comme voulant ma mort», mais qu’entendre d’autre dans ces deux phrases ?


Œdipe-Roi, représenté à Athènes vers 430 av. JC, lors d’un concours annuel, recueillit un immense succès. C’est donc que la pièce correspondait à l’inconscient du moment. Mais reconnaissons que dans le monde mental où écrit Sophocle, il n’est guère accordé beaucoup de place à la femme. Dans le nôtre bien, et nous avons tant pensé qu’Œdipe tuait son père pour avoir sa mère que nous avions un peu oublié qu’il défendait aussi sa vie. De toute façon, Jocaste fait partie du drame, comme la Reine, mère d’Hamlet et plus que Marie, épouse de Joseph, dans les Evangiles.


Si on élimine la mère, ne peut-on espérer annuler la tragédie ? Si on renonce à la sexualité, peut-on se réconcilier avec le père ?

Je vous propose quelques récits :


Un garçon est couché dans l’herbe. Une main de fille s’approche de sa jambe, se pose sur sa cuisse, remonte, serpente, effleure la braguette On retient son souffle et, brusquement sort de la poche du blue-jean un chewing-gum que la fille mange avec ardeur.


Une ravissante jeune fille se plaint à son compagnon qu’elle s’ennuie et qu’on ne fait plus rien d’excitant. Il regardait la télé. La plainte le distrait, il se tourne vers elle, elle s’illumine. Il lui promet quelque chose. Tout de suite après, les voilà aux courses et la jeune femme, enthousiasmée, encourage un cheval à courir plus vite que les autres.

Un beau jeune homme au lit est pris d’insomnie. L’image d’une femme splendide, vêtue d’une robe rouge, le traverse et aggrave son énervement. N’y tenant plus, il se lève et saute dans sa voiture…rouge. Il va sur l’autoroute faire une excès de vitesse puis il rentre, se recouche et dort très bien.


Une femme exquisément belle, vêtue à ravir, est assise sur une plage devant la mer. Un homme séduisant approche, l’air ébloui. Un très léger sourire se dessine sur les traits de la femme. L’homme avance toujours, la dépasse et prend, sur un plateau tendu par un serveur, un verre d’apéritif. Il faut ajouter que le serveur est très beau.


Je dois avouer que je suis incapable de vous dire quels produits sont proposés à la consommation et je soupçonne que c’est par malveillance de ma part.

Mais qui ne verrait pas que, chaque fois, il est suggéré que l’usage du produit désigné sera beaucoup plus excitant, ou calmant, ou satisfaisant, que l’activité sexuelle évoquée ? Vu l’impact permanent de la publicité, je pense qu’on peut dire qu’elle correspond à l’inconscient actuel. Que nous dit-elle donc sur nous-mêmes ?


On a expliqué aux publicitaires que le sexe était la plus grande motivation humaine et donc, ils tentent de rendre l’apéro ou les voitures synonymes de quelque chose de sexuel. Si, dans le premier cas, l’auteur dit plutôt : «Si vous avez des bonbons en poche, les filles en seront tout affriolées au point de frôler votre braguette pour les saisir, ce qui sera agréable pour vous», les trois autres proposent carrément la substitution : une voiture qui va vite détend mieux qu’une femme, si belle soit-elle ; les courses de chevaux, c’est plus gai que le lit ; un bon apéritif donne plus d’agrément que l’hétéro ou l’homosexualité.

Je ne crois pas que les publicitaires soient conscients qu’ils envoient un message beaucoup plus grave : «Evitez l’angoisse liée à la sexualité et utilisez les substituts que nous vous proposons. Vous aurez peut-être des problèmes avec votre compte en banque : la voiture est chère, on peut attraper la passion du jeu et perdre aux courses, votre foie peut protester…, mais tout cela est tellement moins inquiétant que le sexe.»


Car la sexualité, elle, nous affronte inévitablement à l’inceste. Le premier objet d’amour de l’enfant est sa mère, et il reçoit, avec la culture, l’interdit de l’inceste qui est d’ailleurs peut-être inscrit génétiquement en nous. Or l’amour  - Freud nous l’a appris – est lent à se dégager de la pulsion sexuelle pour permettre l’accession à la tendresse post-œdipienne. Longtemps, et c’est le drame de beaucoup, l’amour amoureux et l’amour filial restent emmêlés, la femme et la mère ne sont pas disjointes, ni l’homme et le père.


Pour chaque sexe, une organisation œdipienne complète, qui permette la mise en place d’un fonctionnement satisfaisant pour soi-même, comporte les deux versants de l’Œdipe – dont un seul est montré dans Œdipe-Roi - : éliminer le parent du même sexe pour avoir le parent de sexe opposé mais, en même temps, éliminer le parent de sexe opposé pour avoir le parent du même sexe. Une évolution adéquate permet que le désir de l’Œdipe direct - garder le parent du sexe opposé – domine le psychisme. Mais il reste toujours des traces de tout. Le parent aimé a aussi été le parent haï, et l’amour n’est jamais simple. Sans doute est-ce pour cela que les grands mythes nous touchent tellement.


Tristan et Yseult, Phèdre et Hippolite, Madame de Mortsauf et Frédéric, le Diable au corps, La Rose pourpre du Caire, La Princesse de Clèves, Love Story et même Superman : c’est toujours l’amour impossible ou interdit qui nous émeut, qui remplit les librairies et les salles de cinéma. L’amour et, avec lui, la sexualité, continuent à être ce qui nous bouleverse, nous fascine, nous fait pleurer et qui, derrière les émotions acceptables et même recherchées, nous épouvante car ils réveillent, en chacun de nous l’enfant œdipien qui tue son père et fait mourir sa mère, horrifiée par l’inceste.


Et on serait en droit de se demander si la culture dans laquelle nous vivons n’est pas propre à aggraver la culpabilité inconsciente.

Jusqu’au début du XXe siècle, la sexualité n’était autorisée par la religion qu’à l’intérieur du mariage. Mais comme ces limites étaient étroites, un code social intervenait : des relations sexuelles étaient autorisées si certaines règles étaient respectées.

Si on relit Balzac, l’adultère de l’épouse devait être extrêmement discret. Apparent, il était sanctionné par un bannissement social. Et les enfants adultérins et naturels n’avaient pas droit à l’héritage. L’époux disposait d’une plus grande liberté de mœurs mais devait quand même respecter les apparences, sans quoi l’épouse avait droit au au titre de martyre. A ce titre mais à rien d’autre et surtout pas aux consolations qu’un amant aurait pu lui prodiguer, mai il semble qu’elle ait pu en tirer de grandes consolations. Par ailleurs, la syphilis, qui a régné jusqu’à la pénicilline, punissait la débauche avec une grande sévérité et ce, pendant plusieurs générations. Et n’oublions pas les grossesses qui menaçaient les jeunes filles.

Une forêt de paradoxes

Je n’ai pas le genre de compétence permettant d’étudier les origines de ce qui est a été dénommé «libération sexuelle» mais, incontestablement, la pénicilline et l’existence de contraceptifs efficaces doivent être comptés parmi ses outils.

La société n’a plus la même attitude envers l’homosexualité, l’adultère ni le concubinage. Les images ont changé : à la jeune épouse inquiète qui demandait l’aide de son confesseur pour lutter contre quelque amant qui la trouble et risque de la détourner de son devoir a succédé une jeune femme qui écrit au Courrier du cœur pour être rassurée car elle n’a pas d’orgasme et craint d’y voir le signe d’un désordre psychique. Et le sida, et socialement l’intégrisme, font partie de notre horizon plus proche.


Comment décrire l’homme contemporain ? Il porte toujours dans les profondeurs de son inconscient son père assassin et sa mère incestueuse, corollaires obligés de ses propres désirs œdipiens. Il y a deux générations, il était secondé dans sa propre résistance par le corps social et la peur d’un châtiment. Aujourd’hui, il n’a plus que ses propres structures internes, perpétuellement attaquées par le monde externe. On pourrait le décrire comme quelqu’un qui marche au milieu d’une forêt de paradoxes.

Tout autour de lui, sur les affiches, dans les revues, à la télé… des jeunes femmes ravissantes, souvent fort peu vêtues, s’offrent à son regard. C’est pour qu’il désire une voiture, une lessiveuse, un détergent. Je vois aussi le visage rêveur d’un très bel homme qui pose sur moi un regard suggestif. Mais en réalité, c’est un grand verre de bière qu’il convoite. […]


Ce qui était intime et objet de préoccupations secrètes est devenu chose exposée, mais à d’autres fins que la satisfaction sexuelle. Pourtant, le spectateur, s’il se prend à ce qu’il voit, aura des associations sexuelles. Où qu’on aille, on est un spectateur, bombardé d’images ou de paroles propres à susciter l’excitation sexuelle et, en même temps, on est sous la règle qu’il n’est pas question de la satisfaire. Le principe de réalité contraint d’apprendre à différer, avec le risque d’étouffer.


Si on mettait un homme du XIXe siècle dans notre contexte, il est évident que la sollicitation sexuelle lui ferait l’effet d’un bombardement intolérable. Avons-nous, pour lui résister, construit une cuirasse d’inexcitabilité ?


Et quels sont, dès lors, les mythes actuels ? Si Adolphe, Julien Sorel, Lucien de Rubempré d’une part et Madame Bovary et la Sanseverina d’autre part dessinent comme une silhouette qui signe le XIXe siècle, c’est peut-être James Bond, Superman et Hitler qui nous représenteront aux yeux du XXIe siècle, c’est-à-dire un étrange mélange de folie, de meurtre et d’idéalisation sans mesure.