DE VIENNE

LA PSYCHANALYSE

Exposé

 
Mais dites-moi que je rêve!?

Exposé fait à l’association PÔLE NORD
par Marie-France Dispaux
psychologue, psychanalyste, membre et présidente de la Société belge de psychanalyse

© PÔLENORDGROUP

Mais dites-moi que je rêve!
Ouf, ce n’était qu’un rêve!
Tu es encore dans tes rêves…

Le langage est émaillé d’expressions qui nous montrent que le rêve est un ailleurs, un autre lieu, un autre pays, qui provoque attirance et crainte, fascination et répulsion.

Quand quelqu’un se trouve face à un phénomène comme le rêve qui lui paraît bizarre, incompréhensible et même effrayant, soit il a tendance à le réduire à rien, à lui dénier toute valeur et sens au nom de la «raison», soit à lui accorder une valeur surnaturelle, divinatoire et prophétique.
Si j’ai choisi comme sujet le travail du rêve, c’est justement dans la mesure où la place qu’il occupe dans la théorie psychanalytique est à la fois connue et tout à fait méconnue, plus connue pour ce qu’elle n’est pas que pour ce qu’elle est.
Et si Freud a pu écrire en 1921, c’est-à-dire vingt ans après la première édition de la Traumdeutung (L’Interprétation des Rêves) :
  
«Si jadis mon livre avait pour fonction d’informer sur la nature du rêve, il lui faut maintenant remédier avec autant de soins à l’incompréhension têtue que rencontre cette information.»

Je pense qu’aujourd’hui, il pourrait écrire exactement la même chose. J’aime bien cette expression d’«incompréhension têtue», car elle traduit le sentiment que l’on peut éprouver en voyant le mouvement puissant qui essaie de dépouiller la théorie psychanalytique de ce qui en est l’essentiel, soit en la privant des émotions, des affects, soit en essayant de l’entraîner sur le terrain de révélations proches d’une mystique. 
Incompréhension têtue qui cache une grande peur, celle d’abandonner la terre ferme du conscient pour s’approcher de ce chaudron bouillonnant qui a pour nom l’inconscient.

Freud a, par ailleurs, considéré tout au long de sa vie que L’Interprétation des rêves était l’un de ses livres les plus importants comme il a maintenu que «le rêve était la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient dans la vie psychique».

Dans cet exposé, je vais vous inviter à me suivre dans trois directions étroitement reliées entre elles. Je parlerai d’abord du travail du rêve, tel que Freud le décrit en 1900, puis nous verrons comment le rêve s’insère dans l’enchaînement de la vie psychique, en partant de Freud et en y intégrant des notions actuelles de la théorie psychanalytique, et enfin, je vous dirai quelques mots du rêve dans la cure psychanalytique avant de conclure.

Le travail du rêve
Quand Freud écrit la Traumdeutung en 1899, il est à un tournant de sa vie et de son œuvre. C’est son premier livre authentiquement psychanalytique. Après l’abandon de la théorie de la séduction et du traumatisme, Freud se centre sur la réalité psychique. En scientifique consciencieux et toujours pédagogue, il va d’abord planter le décor, c’est-à-dire faire le point des recherches sur le rêve, recherches sur lesquelles il s’appuie d’ailleurs dans l’analyse de ses propres rêves – dans son auto-analyse – et dans l’analyse de ceux de ses patients.

Mais si le matériel du rêve, les sources du rêve qu’il passe en revue reprennent des conceptions de L.-F. Alfred Maury (Le sommeil et les rêves – Études psychologiques sur ces phénomènes et les divers états qui s’y rattachent – 1865), de F.W. Hildebrandt (Der Traumdeutung und seine Verwertung für Leben – 1875), du Belge Joseph Delboeuf (Le sommeil et les rêves – 1885), c’est dans sa conception du travail du rêve que Freud va ouvrir une perspective de recherche qui s’avère tout à fait féconde et originale, aujourd’hui encore.

Les tentatives pour donner un sens au rêve se heurtent très rapidement au contenu parfois - même souvent - sibyllin de celui-ci ou à son insignifiance apparente. 
Freud s’est décentré de cette apparence en donnant une comparaison bien connue: il propose de considérer le rêve non plus seulement comme un récit, mais comme un rébus, nous disant qu’il faut le voir comme une formation d’hiéroglyphes à traduire.

Ici, il faut introduire une distinction entre les pensées du rêve et le contenu du rêve. 
Le contenu du rêve, c’est le contenu manifeste; les pensées du rêve, le contenu latent. 
Le travail du rêve est donc un travail de transformation, un processus qui obéit à certaines règles.

«Le travail psychique dans la formation du rêve se divise en deux opérations : 
la production des pensées du rêve, leur transformation en contenu du rêve.»

Ici, je soulignerai quelque chose qui me paraît important dans la démarche de pensée analytique: la question de Freud n’est pas d’abord un pourquoi ?, mais un comment ? 
Comment ça marche ? Quels sont les procédés utilisés par le travail du rêve ? 
Distinguons la condensation, le déplacement, les procédés de figuration (la figurabilité), l’élaboration secondaire.

La condensation est la capacité qu’a le rêve de ramasser en peu d’images toute une série de pensées complexes. Par exemple – et ici, je fais appel à votre mémoire et à votre imagination – on peut citer des personnages ou des lieux composites. 
Le rêve fait apparaître une personne qui a un autre prénom que le sien, un visage emprunté à quelqu’un d’autre et un détail de comportement qui appartient encore à une troisième personne. Pour un lieu, nous aurons une maison actuelle, mais avec des meubles de la maison d’enfance. C’est en suivant le cours des associations que nous pouvons faire à propos de ces images composites que va apparaître le fil de la pensée qui a permis au rêve de construire cette image.

Le déplacement s’opère dans le temps, dans l’espace, dans les personnes mêmes. 
Tous les moyens sont bons jusqu’à la transformation en le contraire. 
Les liens logiques sont souvent supprimés, la contradiction n’existe pas. 
Nos propres sentiments peuvent être attribués à quelqu’un d’autre.

La figurabilité. Le rêve doit pouvoir mettre en images les pensées qui le sous-tendent. 
Il est une image visuelle. 

Pour donner un ancrage à ces notions un peu arides, je vais vous raconter un rêve un peu malicieux. Une jeune femme me raconte: «J’allais pénétrer dans le jardin d’une maison. 
Je vois Monsieur X. Il me poursuit et je me mets à courir. Je prends mon pied dans une racine et je tombe».

À ce moment de son analyse, cette jeune femme est partagée entre son désir de se rapprocher des hommes qui lui plaisent et sa crainte de le montrer (aussi de me le montrer). 
Le Monsieur du rêve, dont elle me parle beaucoup depuis quelque temps, lui plaît beaucoup. 
Je suppose que vous avez saisi le sens de ce rêve qui se cristallise dans cette image-jeu de mots assez parlante. Sur le moment pourtant, le déclic ne se fait pas chez la jeune femme elle-même et ce n’est que lorsque je lui fais remarquer que cette racine providentielle lui permet quand même de prendre son pied en toute sécurité qu’après un temps de surprise, elle se met à rire de bon cœur.

La question que nous pouvons nous poser est double. Qu’est-ce qui a empêché cette jeune femme, d’ordinaire pétillante d’humour, de saisir d’emblée le sens de cette image, mais aussi qu’est-ce qui a permis au désir exprimé d’apparaître quand même dans l’image-jeu de mots ?
Nous voyons se profiler ici la notion de conflit, conflit entre le désir et l’interdiction qui lui est liée. L’expression du désir est censurée - l’homme s’enfuit – mais le travail du rêve, en utilisant les procédés de déformation, lui permet de réapparaître sous une forme acceptable pour la censure. Il y a formation d’un compromis qui contourne la censure, comme dans le mot d’esprit, le lapsus ou le symptôme.

L’impulsion à former un rêve se trouve dans le système inconscient. Cette impulsion se lie aux pensées de la veille pour traduire en images visuelles la représentation de la réalisation de ce désir.
Dans les images visuelles choisies, nous pouvons assez souvent repérer des symboles communs aux mythes, aux légendes, aux traditions populaires, ce qui comporte aussitôt le risque de retomber dans un système «clé des songes», souvent inexact, car figé. 
Je vous donne donc, à rebours, un exemple qui montre sur le vif comment le passage au symbole est, doit être lié au vécu affectif.

Il y a des années, nous avions reçu à la maison, au même moment, deux faire-part de naissance, garçon, fille. Je proposai donc à mon fils, âgé de 4 ans et à ma fille, âgée de 6 ans, de réaliser un dessin pour répondre à nos amis. Ma fille se mit aussitôt à dessiner un bébé-fille, avec une petite jupe, des fleurs… tous les attributs de la féminité. Mon fils, lui, restait en panne, me disant qu’il ne savait pas dessiner les pantalons. Je lui propose alors de faire un petit garçon tout nu. Réaction instantanée de sa part: «Maman, cela ne se fait pas, etc…». Après mûres réflexions, il me dit: «J’ai une idée !». Et il dessine aussitôt un superbe canon avec un très grand fût et se montre tout à fait satisfait de sa trouvaille. Dans cet exemple, vous pouvez voir comment un petit garçon utilise un symbole pour l’intégrer dans son propre univers psychique, mais aussi que de tels symboles n’ont de sens, qu’insérés dans le mouvement interne auquel ils correspondent et ne relèvent donc pas d’un «système».

L’élaboration secondaire

Pour aborder la deuxième partie de mon sujet, l’élaboration secondaire, je vais vous faire part d’un autre rêve. Cet été, une de mes amies m’a raconté un rêve que sa propre fille lui avait raconté  quelques jours auparavant.

Cette jeune fille a treize ans et la veille, précise sa maman, elle était particulièrement en forme et ravissante, et elle s’était essayée à séduire ses cousins de passage.

Que dit-elle de son rêve ? «Je me promène dans le parc avec mes roller-skates et ma jupette rose. Je croise une vieille dame rabougrie qui brandit un crucifix et me dit: Arrière, Satan !».


Nous ne connaissons pas les associations que la jeune fille a pu faire à propos de son rêve, nous ne pouvons donc pas entrer dans une interprétation à proprement parler.

Mais nous pouvons signaler plusieurs choses.

La maman rapporte que sa fille lui a tout de même posé une question: «Pourquoi ai-je vu cette vieille femme porteuse d’un crucifix, alors que je n’ai pas d’éducation religieuse ?».

Elle s’était aussi rendu compte d’un lien entre sa journée de la veille et ce rêve d’interdiction.


Ce que Freud appelle élaboration secondaire concerne des rêves qui ont, pour ainsi dire, déjà été interprétés dans le rêve avant d’être interprétés au réveil. Cette activité libre de toute contrainte porte la trace d’un autre travail, d’une activité psychique inconsciente qui cherche à résoudre les problèmes qui sont présentés à notre vie mentale.

Il convient aussi de rappeler que le rêve est fait pour celle ou celui à qui il est raconté (quand il est raconté). Ici, c’est à la maman qu’il s’adresse, façon élégante, entre autres, de lui envoyer une bonne pique en la transformant en vieille femme rabougrie ! …

Et le tout a sans doute permis à cette jeune personne, après métabolisation, de s’élancer sur ses roller-skates vers de nouvelles «expériences», ce mot étant pris au sens fort de l’anglais avec une idée de croissance psychique.


Résumons le travail du rêve: un désir est présent dans l’inconscient, il se lie aux impressions diurnes pour former les pensées du rêve. Un travail de déformation qui utilise la condensation, le déplacement… traduit en images visuelles ce désir qui réapparaît déformé, échappant ainsi à la censure.


Vous voyez ici se dessiner ce que Freud appelle l’appareil psychique avec ses trois lieux:

le conscient, le préconscient et l’inconscient.

La censure se situe entre l’inconscient et le préconscient qui métabolise les impulsions venant de l’inconscient avant de les laisser passer dans la conscience.

Freud met en évidence l’existence d’une «réalité psychique» autonome et souligne l’importance de l’inconscient en chacun de nous:


«Les activités de pensée les plus compliquées peuvent se produire sans que la conscience y prenne part.»

«L’inconscient nous est aussi inconnu que la réalité du monde extérieur et la conscience nous renseigne sur lui d’une manière aussi incomplète que nos organes des sens sur le monde extérieur.»

«La réalité psychique est une forme d’existence particulière qu’il ne faut pas confondre avec la réalité matérielle.»


Conception du psychisme qui a bouleversé et bouleverse encore, quand on en mesure pour la première fois la portée, blessure narcissique incontestable.


On a pu critiquer Freud pour sa conception de l’interprétation des rêves, mais force est de constater que les psychanalystes ont, à son égard, une attitude, une demande comme celle que l’on peut avoir vis-à-vis d’un parent idéalisé et qui consiste, soit à ne pas supporter qu’on y change une virgule, soit à le critiquer de ne pas avoir tout compris.


Je vous emmène un moment de l’autre côté de la Manche, du côté de Mélanie Klein (1882-1960), de Wilfred Bion (1897-1979) et de Donald Woods Winnicott (1896-1971), dont les apports sont pour moi indissociables des conceptions freudiennes du rêve.

Mélanie Klein par son apport sur l’expérience émotionnelle dans le rêve, la place qu’elle donne aux affects et à la souffrance psychique, Bion pour ses recherches sur le développement de la pensée et Winnicott pour la place qu’il donne à la relation d’objet.

Tout ceci est évidemment schématique, je ne peux, en un exposé, qu’ouvrir des portes sans avoir la prétention de faire le tour de ces conceptualisations en constante évolution.


Pour comprendre le travail psychique que nous sommes amenés à faire, permettez-moi d’évoquer encore un cas concret:

Il y a quelques années, un patient éprouve des difficultés lors de réunions de travail qu’il doit diriger. Après une réunion particulièrement difficile, il fait deux rêves la même nuit:

«Je suis dans la réunion avec mes collaborateurs. Il y a dans le coin de la pièce un bébé dans un relax, qui pleure. Il dérange tout le monde. Je demande de le faire sortir.»


«Je sors dans la rue. Par la porte de mon bureau, mais j’arrive dans la rue de mon enfance. Une femme passe tirant un chariot plein de baguettes ; une des baguettes tombe, et je m’aperçois qu’elle n’est pas cuite et toute molle.»


Ces deux rêves, comme celui de la jeune fille, illustrent bien ce travail psychique nécessaire pour métaboliser l’impact des «petites choses» de la vie sur notre monde interne, où, comme dirait Freud, «l’enfant vit toujours en nous». Cette réunion difficile a réveillé chez ce patient une blessure ancienne qui se manifeste à deux degrés: l’angoisse d’un bébé mis à l’écart et une angoisse de castration, dans le deuxième rêve. Bien sûr, ce travail s’accomplit le plus souvent silencieusement et nous n’en sommes pas ou peu conscients. Comme exemples, j’ai choisi des rêves déclenchés par des événements bien présents dans la réalité, mais le même travail peut aussi être déclenché par un processus interne inconscient. Ce mouvement psychique quotidien s’insère dans un travail plus long, plus ample, qui couvre les grandes étapes de notre vie.

Pour citer les plus importantes: les angoisses de la première année d’une vie d’enfant, l’élaboration de l’Œdipe et l’angoisse de castration, les remaniements profonds des adolescents face au déferlement pulsionnel et à la séparation d’avec les parents, l’entrée dans la vie adulte et enfin l’affrontement de la réalité de la mort.


Le rêve, le travail du rêve permet de penser et d’intégrer ces expériences de vie qui, pensées au sens de Bion, trouvent leur source dans nos émotions, notre activité mentale ayant pour fonction de les transformer en quelque chose qui deviendra une pensée.


Il y a quelques années, un de mes patients a perdu brutalement quelqu’un de proche.

Suite à cela, il fait, à quelques mois d’intervalle, quatre rêves qui illustrent les étapes du travail de deuil:

Le premier «La dépression»: Tout est froid, blanc, il est immobile, tout raide, frigorifié et tout pâle.

Le second «Le deuil»: Il est dans une pièce drapée de noir, il est seul et il pleure.

Le troisième «Les reproches»: Il se trouve avec la personne qu’il a perdue. Elle lui fait des reproches: pourquoi m’as-tu abandonnée ?

Le quatrième: «Les retrouvailles»: Il est à nouveau avec elle. Ils sont à un repas, ils sont bien ensemble et joyeux.


Nous pouvons faire à la conception du travail du rêve chez Freud la critique qui me semble la plus fondée. Sa conception du rêve présuppose un appareil psychique bien constitué, une pensée.


Bion s’est justement attaché à dégager les conditions d’émergence de cette pensée en étayage avec la capacité de rêverie de la mère. S’il s’appuie sur la notion freudienne de censure qui maintient fermement la séparation entre le conscient et l’inconscient, il montre aussi que cette séparation ne va pas de soi, qu’elle aussi représente un travail important. Et cette réflexion nous amène tout naturellement au rêve dans l’analyse dont je ne vous dirai qu’un mot. Celui de vous rappeler ce que disait Freud, à savoir que le rêve est fait pour celui à qui on le raconte et s’insère donc dans la relation transférentielle. Dans le processus psychanalytique, l’interprétation du rêve se fait à deux avec les associations de l’un et de l’autre, dans cet «espace transitionnel» décrit par Winnicott.


En conclusion, je pense avoir, au long de cet exposé, surtout insisté sur deux aspects qui me semblent importants dans la démarche psychanalytique et qui se trouvent bien illustrés par son approche du rêve. D’une part sa rigueur, d’autre part son ouverture.


Pour la rigueur, je m’appuierai sur les réflexions d’Henri Atlan qui me semble impartial puisqu’il n’est pas psychanalyste, mais professeur de biologie.

Dans son livre À tort ou à raison, il écrit:

«C’est pourtant chez Freud que nous avons trouvé une intuition de ce qui apparaît aujourd’hui comme les critères de scientificité d’une pratique de la recherche: la reproductibilité chaque fois que c’est possible, la porte ouverte à une réflexion future et surtout le renoncement à l’explication totale quelle qu’elle soit.»


Pour l’ouverture, je ne peux que citer Freud :

«Tous ceux qui sont familiers de mes écrits savent que je n’ai jamais présenté l’inachevé comme achevé et que je me suis toujours efforcé de transformer mes dires en fonction du progrès de mes connaissances.»


J’espère avoir pu vous faire sentir que cette rigueur comme cette ouverture sont toujours bien vivantes dans la pensée psychanalytique contemporaine.