LE PACTE AVEC L’HISTOIRE
ARTICLE

«QUAND NOUS AURONS TOUT PERDU, VIVE NOUS !»

© Bulletin PÔLE NORD n° 4 (épuisé)

Gilles Lipovetsky, né en 1944 et professeur de philosophie à Grenoble, a publié en 1983, chez Gallimard, un essai intitulé L’ère du Vide. Essais sur l’individualisme contemporain, qui a eu beaucoup de succès. 
Son livre a été présent dans notre réflexion sur le scepticisme et donc dans Le Pacte avec l’Histoire. Il se compose d’articles et d’études qui tous posent le même problème général: l’émergence d’un mode de socialisation et d’individualisation inédit, en rupture avec celui institué par les siècles précédents. Il ne s’agit de rien moins que d’étudier «une nouvelle phase dans l’histoire de l’individualisme moderne».

Nombre de formulations dont use M. Lipovetsky pour parler de notre mode de vie contemporain étaient proches de celles que nous-mêmes avions employées dans les premiers chapitres du Pacte avec l’Histoire. Nous avions bien observé les mêmes phénomènes, décrit les mêmes réactions individuelles ou collectives et, pourtant, notre désaccord était très profond.

Narcisse
G. Lipovetsky décrit comment les différentes sphères de la vie ont progressivement été gagnées par ce qu'il appelle «le procès de personnalisation». L’individualisme hédoniste est devenu légitime, la société, avide de différence, de détente, d’accomplissement dans la sphère intime. Ce volet de l’analyse prend beaucoup de place dans le livre puisque l’auteur s’étend sur toutes les plages de notre vie quotidienne: travail, loisirs, éducation, art… et propose un symbole qui rende compte de ce fonctionnement. 
Et le nouveau mythe, ce ne sera plus Œdipe, ni Prométhée, ni Faust… mais Narcisse. 
Ce Narcisse post-moderne est, dit G. Lipovetsky, un Narcisse inédit. Il ne se tue plus, obsédé par lui-même, mais il accède, enfin, à une véritable libération de son Moi.
Il aura fallu attendre la dissolution des identités et des rôles sociaux bien définis, il aura fallu attendre que le règne général de l’égalité ait supprimé les catégories sociales, les ancrages dans les groupes traditionnels pour que surgisse notre Narcisse. L’auteur insiste assez rapidement sur ce qui le différencie de travaux américains sur le sujet, ceux de Christopher Lasch ou de Jim Hougan, où l’importance accordée au psychologisme n’advient que dans un univers d’asocialité, de haine et de violence. Non, dit G. Lipovetsky, les individus ne fonctionnent pas dans cette formule antinomique. Le développement narcissique constitue le nouveau «tout social» dont il faut pouvoir apprécier l’importance et la valeur.

«La vague du potentiel humain psychique et corporel n’est que l’ultime moment d’une société s’arrachant à l’ordre disciplinaire et parachevant la privatisation systématique déjà opérée par l’âge de la consommation.»

À vouloir rabattre, selon la «sacro-sainte tradition marxiste» (sic), le narcissisme sur la banqueroute, on se tromperait complètement, affirme l'auteur. Rien de tragique dans la situation post-moderne. Le narcissisme n’est pas le repli d’un Moi désenchanté par la décadence occidentale. Au contraire, il a aboli le tragique et sa forme d’apathie au monde mène enfin à la naissance de soi.

«N’est-ce pas parce que le procès démocratique est désormais généralisé, sans borne ou limite assignable, que peut surgir la vague de fond psychologique ?»

La conscience narcissique s’est substituée à la conscience politique. Ainsi vont les choses…
Oui, ainsi vont les choses, et ces choses-là, M. Lipovetsky trouve les mots pour les dire. 
Les mots font choc, les expressions et les images, puisées juste où il faut dans ce qui nous entoure, dénotent une acuité d’observation indéniable. 
Toutefois, il subsiste un problème. Et d’envergure.
Refuser une méthode qui simplifie les choses en procédant par antinomies, fort bien. Mais quelle méthode faut-il alors employer pour donner du sens à notre société contemporaine ? Quelle est la démarche de l’auteur dans cet essai ? Partant du détricotage systématique, expérimental de nos comportements individuels, il découvrirait le progrès d’un processus de personnalisation dans nos sociétés composées de millions d’individus atomisés, mais qui vivent fort bien sur leur propre base.

Mais voici la question qui resurgit avec insistance:
Que deviennent les problèmes du politique?

Ce n’est pas parce que nous ne nous y intéressons plus qu’ils ont cessé d’exister. En fait, la démarche de G. Lipovetsky aboutit à nous décrire une situation de repli, un univers a-social et à conclure - apparemment calmement - : tout est devenu cool, no future… et les individus ne s’en portent pas plus mal, s’en portent même mieux, enfin !

Mais en réalité, si l’auteur a démonté un mouvement de formes, il est de plus en plus difficile de savoir où lui-même, comme individu, se situe dans cette vision. Parfois, on éprouve le sentiment d’une surenchère terrible, il ne peut s’arrêter d’inventer une infinité  de vocables positifs pour parler de notre existence. Mais à d’autres moments, des formules plus inquiétantes s’imposent : «la vie dans les espaces désaffectés…», «cet autre désert, de type inédit… d’autant plus étrange qu’il occupe en silence l’existence quotidienne, la vôtre, la mienne, au cœur des métropoles contemporaines…». Mais in fine, la description en myriade de reflets l’emporte. Et la crânerie! 

G. Lipovetsky excelle dans l’art de montrer le réel comme un jeu de miroirs séduisant qui donne une impression de cohérence puisqu’il reflète le même tableau, sous différents angles. Mais à ce niveau-là, on ne peut saisir de la société qu’une somme de particularités. Que deviennent, alors, l’élément général et le sens spécifique ? Que l’État s’appuie aujourd’hui sur la créativité et sur un individualisme exacerbé n’autorise pas à parler si vite de conquête sociale, ni de dépassement. Qu’il nous étouffe sous la plus insidieuse des contraintes qui consiste à nous laisser croire que nous sommes libres et autonomes ne ressemble en rien à un accomplissement. La culture internationale à laquelle nous accédons n’est malheureusement qu’une inculture vulgairement maquillée qui nous met en liaison avec le monde entier, en nous clouant, spectateurs passifs, devant notre télévision. Que notre apathie et notre repli intérieur nous laissent sans larmes, cool et décontractés, est-ce un si beau fleuron à mettre au compte de l’idéologie démocrate actuelle ? 

Les individus qui essaient de se hisser au niveau d’une responsabilité historique et politique doivent faire preuve de courage, d’endurance, d’initiatives. Et ils n’évitent pas l’angoisse, très profonde parfois. Alors, on est en droit de se demander si le nouveau paradigme dont nous parle G. Lipovetsky n’aurait pas plutôt comme but inconscient de masquer une grave mutilation.

«La passion du bien-être et de la propriété l’emporte sur le statut et le prestige social, le point d’honneur et la susceptibilité agressive s’émoussent, la vie devient valeur suprême, l’impératif de ne pas perdre la face s’affaiblit.»

Mais où donc voit-il que nous serions, alors, plus vivants ? 
Dans les analyses sociales plus traditionnelles, société civile et État étaient séparés. Et le combat du dernier des Mohicans, du dernier des hommes – le premier titre du roman 1984 d’Orwell était The last man in Europa – avait tout son poids. Dans cette analyse-ci, l’État se serait dissous comme par miracle. Ne subsisterait qu’une «communauté matérielle». Or, pour faire une analyse correcte du procès social, il faut poser les périodes de séparation entre la société civile et l’État et les périodes où l’Etat cherche à s’ériger en maître absolu. C’est dans l’analyse de ce double mouvement que réside la possibilité de concevoir une action qui nous fasse progresser vraiment, qui ne soit pas «vide».
 
L’attitude qui correspond à cette double négation de la responsabilité - négation de principe puisqu’il n’y a plus rien à promouvoir historiquement, - négation de fait, puisque les problèmes se résolvent d’eux-mêmes – est l’éclectisme.
Qui n’a pas de visée d’action se met à l’écoute des réalités, sous le fallacieux prétexte d’être mieux à même de percevoir les possibilités qui se présentent.
Cette position offre l’avantage de garantir un minimum d’erreurs, d’empêcher l’unilatéralité de l’action. Mais sa logique est aussi de garantir un minimum de vérité.
 
(in Le Pacte avec l’Histoire, Paris, Éditions Universitaires, 1983)