L’ÉNIGME DE NOS SOCIÉTÉS 
«MISE EN PERSPECTIVE»
 

GILLES MERTENS


En collaborant avec PÔLENORDGROUP et le site METAVOLUTION qui m’ont déjà beaucoup apporté pour ma culture générale, je tiens à préciser que ma décision d’écrire l’un ou l’autre texte s’est déclenchée brusquement. Je ne supportais plus de ne pas m’impliquer davantage.

Depuis longtemps, je me méfie des décodages «immédiatistes» sans plongées ni retours historiques. En tant que citoyen, très, très soucieux d’un monde meilleur pour mes futurs enfants, je vis avec un besoin d’action qui profite des expériences du passé. En effet, celles-ci m’avaient conduit à réinterroger en durée les conflits, à sortir d’une sphère trop locale afin d’obtenir des évaluations plus justes et susciter des réactions à la mesure de la mondialisation.

Or, je me souviendrai toujours d’une formule qui m’avait marqué. Elle est issue du  Journal de Franz Kafka: «2 août 1914: l’Allemagne vient de déclarer la guerre à la Russie. Après-midi, piscine.» Et aussi de ce que m’avait dit mon grand-père: «Je me promenais sur les boulevards à Bruxelles, lorsque j’ai appris la déclaration de la Seconde guerre mondiale et la décision de mobilisation. J’étais stupéfait.»

Notre manque d’analyse préventive nous mène dans des situations qui empêchent la prévention, le ciblage des manœuvres politiques dangereuses, leurs refus de masse, les justes fraternisations.

Or, aujourd’hui, quand les médias présentent les provocations des djihadistes comme sans équivalents, ils font fi des leçons du passé: notre histoire a déjà été nourrie d’autres grandes violences dont, toujours, des populations civiles ont été les victimes. Aux guerres mondiales (qui ont fait, on ne le rappellera jamais assez, des millions de victimes), ont succédé depuis longtemps des génocides et des conflits régionaux meurtriers dont les objectifs sont politiques et que nous acceptons toujours pour de mauvaises raisons, car les humains ne devraient JAMAIS s’entretuer

Et alors qu’aucune religion, digne de ce nom, ne devrait interférer au niveau politique, on les retrouve en majorité utilisées pour la mobilisation, le recrutement, la justification de désastres. Elles aspirent des flots de recrues et menacent les gouvernements et populations désignées comme hérétiques, avec des modalités différentes et souvent des objectifs politiques cachés même à leurs adeptes. Les «spin doctors» de plusieurs rois de France dits «de droit divin» étaient des cardinaux tels Richelieu ou Mazarin et que de victimes n’ont pas faites les «guerres de religion», cette série de conflits qui, en Europe, opposèrent catholiques et protestants du XVIe au XVIIIe siècle.

Ceux qui travaillent sur ces tristes déviances de l’humanité ne s’étonnent plus que des organisations comme l’EI présentent, conjointement à leurs attentats et à leurs horribles destructions, des systèmes de gouvernance dans des villes conquises, construisent des infrastructures et organisent un système bancaire qui fonctionne internationalement.

Ce sont là des contradictions repérées depuis longtemps, comme le fait que de telles factions disposent d’appuis internationaux et d’une force militaire puissante. Mais ces questions essentielles: quels ont été ou sont ces appuis ? d’où viennent les armements ? de quelles armes sont-ils composés ? Quels buts cachés sont visés ? restent globalement dans un gouffre noir.


Le passé nous a pourtant appris à être hyper méfiants. Ne savons-nous pas assez que les chefs d’État et d’organisations qui adoptent la violence et des discours fanatiques exercent en réalité leur puissance au-delà de cette stratégie ? Si les contextes, les alliances changent, ils peuvent, un temps, modifier leurs tactiques, passer à des moyens plus conciliants ou plus extrêmes pour atteindre leurs buts de domination. À partir d’évaluations successives, se décident parfois des modulations déconcertantes, que ce soit au sujet du renforcement de la force militaire, du contrôle des territoires ou des populations. Concernant l’EI, on peut rappeler qu’il avait mis un bémol pour se concilier les membres restants du parti Baas (Saddam Hussein), dont il avait grand besoin, entre autres, en raison de leur compétence à manier les récentes armes sophistiquées. 


Et peut-on affirmer que l’EI est unique dans sa volonté de créer un État religieux? Certes, cette aspiration est radicale en regard de nombre d’autres organisations mais l’histoire n’a pas manqué de tels épisodes, mal connus ou trop rapidement effacés de nos mémoires.

Le mouvement Dar al-islam a aussi voulu créer un État islamique en Indonésie et ses combattants ont déclenché des rébellions violentes; le mouvement Lord’s Resistance Army (LRA) et son prédécesseur, The Holy Spirit Movement, avaient pour objectif d’établir en Ouganda une théocratie fondée sur les dix commandements.


Mais pourquoi les médias et nombre de commentateurs manquent-ils d’investigation ou de formation et ne démasquent-ils pas pour le public ces inflexions, ces retournements.

Sont-ils sous pression, menacés ?


Si les «djihadistes» de base proclament qu’ils obéissent à une injonction divine, c’est aussi qu’ils ne peuvent pas faire autrement s’ils veulent survivre, même s’ils ont, au départ, rejoint l’EI pour toutes sortes de raisons complexes, parmi lesquelles, bien sûr, une mauvaise conviction religieuse, mais aussi à cause de vies dénuées de débouchés, sans perspectives,  à cause des pressions des entourages, de l’acceptation de la corruption, etc.

Conclure que l’explication de leur comportement est à chercher exclusivement dans leur dévotion religieuse revient à largement sous-estimer l’étendue du problème et à accepter sans distance critique les investissements - par milliards - faits dans ces régions par des puissances occidentales prétendument démocratiques, la possession d’armes de provenances bien troubles et une propagande qui dispose de moyens de communication décuplés, aujourd’hui directement internationaux.


Des agissements comme ceux des partisans de l’EI ne constituent pas un cas unique dans l’histoire récente. On rappellera ceux des Khmers rouges au Cambodge, la résistance Renamo au Mozambique avec des combattants devenus des spécialistes des enlèvements, viols et mutilations de femmes, hommes et enfants, la guerre en Bosnie avec l’usage systématique des violences sexuelles, le conflit du Salvador avec des milliers de disparitions opérées en coulisses dans le conflit.

Ce n’est pas non plus la seule organisation à avoir développé des réseaux de trafiquants et d’intermédiaires pour se garantir des revenus à partir de ressources naturelles comme le pétrole qui est acheminé, par des voies bien embarrassantes à préciser, jusqu’à des destinataires proches.

Cet article a vu le jour en raison d’une immense perplexité de son auteur qui trouve urgent de prendre la mesure des mouvements contradictoires et de l’imbroglio politique international qui met en place des affrontements, des alliances, qui les déplace, ne les respecte plus, fait s’affronter telles ou telles puissances, avec des risques de dérapages vers des conflits plus étendus.

La déroute internationale, dont un des symptômes est aussi la si douloureuse question des réfugiés, est sous notre responsabilité et place tout adulte conscient devant l’implacable utilité d’une analyse de fond et de positions sans fard. 


Deux des priorités absolues consistent à s’opposer aux puissances banquières, aux consortiums richissimes toujours liés aux armements en progrès, et donc à réclamer avec obstination la destruction de toutes ces armes nucléaires et de leurs vecteurs ainsi que l’arrêt de leur production.


Car, aucun humain, même parmi les plus nantis, ne trouvera jamais le moindre vrai bonheur en se coupant de ses semblables par la tyrannie, l’argent et la mort.