L’ÉNIGME DE NOS SOCIÉTÉS 
«MAUVAIS ÉTATS»
 

JÉRÔME DELBAER


Le développement du Capital s’est fait au prix de l’exploitation de plus en plus étendue des travailleurs et a eu des conséquences énormes dès le XIXe siècle. D’abord limité aux marges de la société, ce processus a fini par l’envahir tout entière. Ce tsunami a provoqué des modifications fondamentales dans les rapports sociaux.


C’est certainement Karl Marx (1818-1883) qui, avec de plus en plus de ténacité, a montré comment ce procès de production parachève une histoire ébauchée des siècles auparavant. Son analyse est une critique de fond des économistes politique: Adam Smith (1723-1790), Jean-Baptiste Say (1767-1832) et David Ricardo (1772-1823). Pour saisir le moment où Marx formalise l’essence du capitalisme, il convient de relire ses manuscrits de 1857-1858, connus en français sous le titre de Fondements de la critique de l’économie politique.


Cette période du capitalisme conquérant va entraîner des désordres sociaux si profonds que les États vont devoir manœuvrer avec habileté pour garder la main. Se profilent alors ces politiques à la Napoléon III (1808-1873) et surtout à la Bismarck (1815-1898). Au départ, elles seront taxées de rétrogrades par une partie de la classe dominante qui considère qu’elles freinent l’essor du Capital.

Il n’empêche. On va voir s’instaurer progressivement des situations dont le double sens a été longtemps opaque. Les États despotiques jouent, à plein, la carte d’alliances providentielles avec les masses dépossédées. De là toute l’ambiguïté des législations sociales qui surgissent à la fin du XVIIIe siècle et dont le courant sinueux se gonfle et se dégonfle encore de nos jours.


Ainsi, pour rétablir l’ordre dans l’Allemagne de Guillaume Ier, un premier système d’assurances contre la maladie, les accidents et la vieillesse est mis en place par le régime, on ne peut plus autoritaire, qu’impulse le chancelier Otto von Bismarck. En France, Napoléon III met la question ouvrière et la restauration des liens sociaux disloqués au cœur des préoccupations opportunistes du Second Empire.

Mais ce déploiement d’énergie étatique ne veut ni dire que les ouvriers aient contrôlé ces événements ni, comme le souligne Pierre-Léon Fournier, dans son livre Le Second Empire et la législation ouvrière, «qu’ils aient acquis pendant ces dix-huit années un bien-être extraordinaire ou trouvé dans l’action de la loi ou dans celle du Pouvoir de grands encouragements à leur émancipation».


Les modalités d’exécution se révéleront différentes selon les pays et les mises en place rencontreront  des résistances de la part des mouvements ouvriers, mais aussi de la part des partisans inconditionnels d’un capitalisme sans frein. Néanmoins, dès le milieu du XIXe siècle, les gouvernements, les États, sous le motif de soulager les misères engendrées par le capitalisme industriel, déploient bien de l’énergie.

Aux organismes de défense sociale, nés de la solidarité des travailleurs, ils substituent le «service public», un système complexe, diversifié et coûteux, dont l’État devient le promoteur et le gérant.


Ni la Commune de Paris, ni l’Internationale ouvrière ne parviendront à sortir les travailleurs de ce nouvel engrenage de dépendance qui, pour maintenir un capitalisme industriel vite vacillant et les nouveaux États, se lance dans les spéculations financières, avec l’ascension fulgurante des fameuses dettes d’État, indispensables au maintien du drame.


Dans son ouvrage Le poids de l’État (Paris, PUF, 1983), Jean Meyer montre comment la guerre, les guerres vont devenir un des moteurs premiers de l’emprise de plus en plus forte des États. Le tournant de 1914-1918 fait entrer l’humanité tout entière dans un univers essentiellement différent de celui des sociétés précédentes. En approfondissant la genèse de la Première Guerre mondiale, on doit constater qu’elle a été portée par tous les courants politico-économiques comme un espoir de «sortie de crise». Les États ont voulu la guerre totale parce qu’elle rendait leur emprise sur les sociétés quasi automatique. La société devenait le support de l’État avec un discours qui prétendait qu’elle y avait tout intérêt et en serait la première bénéficiaire.


Aujourd’hui, des États et puis de super-États modifient les alliances comme les ruptures, transforment en permanence les structures et les directives concernant tous les domaines de notre vie sociale: éducation, travail, sécurité, santé, etc. Et nous votons pour eux. Nous aimons ces «Big Brothers».


Chamboulée sans cesse par le Pouvoir, prise dans ce vertige de changements, toujours présentés comme des progrès, notre vie sociale ne tient debout que grâce à l’ossature étatique qui fait usage, mais se joue aussi, des composantes économiques. Nous faisons désormais appel à l’État pour tout et pour rien, comme s’il avait une existence naturelle.


Face aux bouleversements récents de «la planète finance», les États subissent des chocs indéniables, mais ils auront toujours, sans notre intervention, des dispositifs de ripostes modifiables, ce qui explique ce branle-bas mondial: réunions en continu des dirigeants européens, réunions élargies: G7, G8, G20, décisions d’interventions pour soutenir des institutions bancaires, décisions d’interventions des financiers pour soutenir des États.

Est-il possible d’analyser ces orages financiers en touchant à l’essentiel ?

On a parlé d’erreurs de stratégies. Possible !

De «créativité en folie» des pays émergents ? Possible !

Mais, quoi qu’il en soit, du côté des consortiums étatiques, la seule chose qui soit susceptible de les ébranler vraiment serait de perdre ce fil qui les unit, celui de la mainmise et de la domination.


La part d’ÉNIGME à laquelle nous nous affrontons n’a pas, en premier lieu, le caractère économique qu’on lui prête si souvent, non pas que les questions économiques ne jouent un rôle décisif, mais parce que c’est avant tout d’une tout autre conscience qu’il s’agit. 


Il est, dès lors, peu probable que les États continueront longtemps à colmater les brèches d’un système financier qui a pour mission de les soutenir. Ils ne le font que dans l’espoir d’un sursaut rapide et d’une reprise de la confiance-soumission via leur rôle providentiel. Tous savent que, la crise perdurant, les problèmes sociaux se feront toujours plus prégnants.

Mais il ne fait pas de doute que les États useront de tous les recours, à la faveur de la gabegie, pour nous asservir et nous entraîner dans des conflits insensés afin de garder, coûte que coûte, la direction des opérations.


Mais cela, ils ne peuvent jamais le faire si les humains, à un moment, s’y refusent avec constance et obstination, quels que soient les fallacieux arguments invoqués.