L’ÉGYPTE ANCIENNE
COMPTE-RENDU - CERCLOZIP
 
 

Le pharaon fait construire une nouvelle ville

En l’an 6 de son règne, Aménophis IV, auto-nommé Akhnaton, décide de déménager vers une nouvelle capitale qu’il se fait construire en Moyenne Égypte.

Remontant lui-même le Nil, il choisit un site vierge de toute présence humaine, avec une chaîne de montagnes figurant l’hiéroglyphe «horizon», il y fonde la ville «l’horizon d’Aton» Akhet Aton. Au XIXe siècle, ce site sera le lieu de fixation d’une tribu touareg, les «Amarna», ce nom restera pour tout ce qui touche à cette période, le règne éphémère du roi Aménophis IV 1350-1334.

À Thèbes, il s’était déjà montré grand bâtisseur en accolant au grand temple d’Amon, quatre temples dédiés au soleil.


La méthode choisie pour les constructions montre une volonté de rapidité ; petits blocs manipulables par un seul homme, reliefs dans le creux à l’exécution plus facile et donc rapide, temples solaires à ciel ouvert, sans la difficulté de construire des plafonds.

Bâtir de toute pièce - en quelques mois - une nouvelle capitale, avec temples, palais, administrations, greniers, et bien sûr, habitations privées, manufactures, fermes, casernes et quartiers d’ouvriers a représenté un immense chantier, comparable sans doute à la construction d’une pyramide.

L’époque était à la splendeur. Le trésor était riche des tributs étrangers, le roi, de plus, ne s’étant pas gêné pour confisquer des avoirs sacerdotaux, la nouvelle religion primant sur toute autre, jusqu’à l’éradication.


Les reliefs conservés montrent des montagnes d’offrandes dans les temples ; empilements de quartiers de bœuf, de poissons, de légumes et de pains et gâteaux, sans doute réservés au nouveau clergé. Bref, une impression de pléthore, de richesses où le manque semble être un concept ignoré. Le roi, comme récompense, jette de sa fenêtre des colliers nebou en or massif à ses courtisans méritants.

Le chantier était hors du commun, s’étendant sur neuf kilomètres, il était conçu sur un plan raisonné : larges avenues rectilignes, se coupant en rues à angles droits à l’américaine, temples et palais au centre, riches maisons de villégiature dans les faubourgs, le tout ceinturé par des casernes militaires et la police.

Le roi fait clôturer le site par une série de stèles où il marque sa volonté de ne plus sortir de ce périmètre. On peut donc en conclure que tout ce qui était nécessaire au pouvoir était concentré dans cette ville nouvelle.

Bien entendu, une foule considérable d’artisans, artistes, architectes, carriers, tailleurs de pierres, transporteurs, maçons et simples manœuvres a été réquisitionnée pour la circonstance. Cette foule devait être accompagnée d’une intendance sévère. Chantier coûteux par le nombre de travailleurs, et aussi par la qualité des matériaux rares: colonnes de bois, faïences, peintures, plâtres…

La réalité était tout autre !



LES TRAVAILLEURS D’AMARNA


PAR CHRISTIAN GUILMIN


© PÔLENORDGROUP

                 Coupe de la reconstitution d’une maison de Deir el Medineh

Mais qui étaient ces travailleurs ?

Des fellahs réquisitionnés lors de l’inactivité durant l’inondation ?

Certainement pas, le temps manquait pour ne se satisfaire que des trois mois annuels du débordement du Nil. Un petit nombre était spécialisé, tels les artistes ; peintres, sculpteurs, mais la plus grande partie était constituée de simples manœuvres sans aucune spécialisation.

Les peintres étaient appelés littéralement Scribes des contours. Les sculpteurs étaient nommés «qui donnent la vie» ils terminaient les sculptures en peignant les yeux, ils s’écriaient alors «elle vit !». Ces personnes de qualité, ayant subi un écolage long et sévère ne nous ont que rarement laissé de traces personnelles, même si quelques petites sculptures montrent des marques de reconnaissance telles des croix, de simples hiéroglyphes, pas de noms, sans doute le travail était-il rétribué à la pièce. On a retrouvé plusieurs ateliers en ville, un petit document nous nomme le plus célèbre d’entre eux, le sculpteur Thoutmès - auteur du fameux buste de Néfertiti. Malgré sa grande richesse - sa maison était très vaste et pourvue de greniers à grains (il possédait donc des terres à revenus) - il ne nous a laissé aucune tombe (connue à ce jour). De très nombreux élèves et assistants l’accompagnaient dans ces demandes d’innombrables œuvres, aussi bien profanes que funéraires, la persistance de rites funéraires classiques étant toujours de mise, ainsi que la prolifération des figures royales pour orner les riches demeures ainsi que les temples.


Que nous reste-t-il des simples ouvriers ?

Récemment, leur cimetière a été découvert. Bien sûr, pas de tombes décorées ni le moindre signe de momification. De simples squelettes, chacun dans une natte, enterrés dans le sable, avec quelquefois au cou une amulette. La plupart de ces tombes très modestes ont été pillées dès l’antiquité ; les voleurs tiraient les corps hors de terre, coupaient le cou pour subtiliser le collier et laissaient le cadavre en l’état.

Ces pauvres restes ont été étudiés et ont donné beaucoup de renseignements sur la vie de ces simples ouvriers.

De sévères lésions de la colonne vertébrale, causées par des charges trop lourdes ; des signes de malnutrition et d’avitaminose alors que les représentations dans les temples montraient des montagnes de nourritures – bœufs entiers, fruits et légumes, pains et gâteaux ; des dentitions ravagées et surtout une moyenne d’âge dépassant rarement les dix-huit ans !


Le peuple appartenait au roi, il en usait donc à sa guise, jusqu’à une forme d’esclavagisme. Bien sûr les travailleurs étaient payés en nature dans ce pays qui ignorait l’argent. Mais il semble que l’aveuglement du roi le portait à favoriser les courtisans et à rogner au maximum sur les frais de personnel. Comme à Versailles, les ouvriers tombaient comme des mouches, les conditions d’hygiène n’étaient pas plus fiables, pas plus que les possibilités médicales, car encore fallait-il qu’ils puissent s’offrir des soins.

On n’a pas encore retrouvé le quartier d’habitation de ces ouvriers - il reste tant à fouiller…

Mais il existe un village d’ouvriers contemporain dans la région de Thèbes, le village de Deir el Medineh, lieu d’habitation des ouvriers qui ont œuvré dans la vallée des rois.


Un village d’ouvriers très structuré, Deir el Medineh

Créé sous les Thoutmosis, agrandi au fur et à mesure comme le prouvent les enceintes successives, le village offre une gamme d’habitations simples qui témoignent de la vie de ces ouvriers.

Le village était clos, fermé le soir et sans doute gardé, les ouvriers étant dépositaires du secret des sépultures royales.

Chaque maison était mitoyenne de deux autres, le long de rues tortueuses. Un porche avec quelques marches menait à une première pièce, puis à une autre avec une excavation servant de cave garde-manger, quelquefois on trouvait une pièce médiane, sorte de salle de séjour au plafond un peu plus haut. Pas d’étage, mais les familles pouvaient dormir sur le toit terrasse. Certaines maisons étaient de petits ateliers où l’on a retrouvé des creusets.

Au sommet du village, un petit temple d’époque ptolémaïque, sorte d’église du village, et à côté, un puits qui recevait les ordures et détritus du village. C’est ainsi qu’on y a retrouvé, par centaines, des ostraca, brouillons de dessins ou de comptes dessinés sur des tessons de poteries ou des éclats de pierre locale ; des plans de constructions ; des relevés de dépenses pour l’huile des lampes ou les outils ; des brouillons de dessins, profils de rois, dessins d’hiéroglyphes ; des liste de travailleurs et  certainement, parmi ces essais, des devoirs d’apprentis ou d’écoliers.


La vie se déroulait en vase clos, des générations d’artistes s’y sont succédé, se transmettant de père en fils les outils de mesure, les secrets…

Mieux traités qu’à Amarna, plus spécialisés aussi, ces ouvriers-ci étaient payés principalement en nourriture, les travaux étaient réglementés, avec repos tous les dix jours, sans oublier les très nombreuses fêtes du calendrier. On a des traces de grèves, ce qui ne semble pas avoir été possible à Amarna, la ville étant solidement cernée de casernes.

Quelques-uns de ces artistes ont pu creuser une tombe au flan de la colline bordant le village, mais en rentrant dans la chapelle publique de ces tombes, on s’aperçoit tout de suite qu’il s’agit de véritables catalogues des possibilités de l’artiste : plafond à caissons où chaque caisson contient un dessin décoratif différent, avec évidemment la tombe elle-même en sous-sol avec de merveilleuses fresques pour l’unique service du défunt.

Certainement, les artisans étaient sollicités aussi par les nobles pour leur tombe personnelle, mais aucune maison du village ne montre un luxe ou une richesse qui puisse la différencier de ses voisines.


Cette société était bien sûr basée sur la famille. Il ne s’agissait pas d’une sorte de «caserne», occupée seulement par des ouvriers. Les hommes partaient au travail, les femmes œuvraient au ménage, les enfants jouaient sans doute sous la surveillance des aînés.

Tous les corps de métiers étaient présents dans ce village, mais il semble qu’ils étaient mêlés.

Ce village était surtout destiné au repos, on pouvait donc faire voisiner un manœuvre de creusement avec un ingénieur et un peintre.

Quatre-vingt sémedet (hommes chargés de l’intendance) approvisionnaient cette mini société dépourvue de paysans, dépourvue d’eau, dépourvue de combustible pour la cuisine, le travail  ou le chauffage, et aussi, bien sûr, de matières premières comme le bois, les pierres précieuses pour la peinture, le métal. Ils s’occupaient de la même façon du linge sale. On estime que cette équipe ne représentait pas moins du double d’hommes que d’habitants mâles du village.


Mais comment étaient-ils payés finalement ?

Le principal de la paie se composait de grain, base de la nourriture, transformé en pain et bière, base de la nourriture populaire. La monnaie n’existant pas, tout se rapportait à un étalon.

Le deben était une unité de 91 grammes de cuivre, d’argent ou d’or, permettant une échelle de valeur, le tout surveillé par un qenbet, sorte de juge du village réglant aussi bien les mésententes entre époux que les sommes impayées.

Ainsi, on sait par exemple qu’une chèvre équivalait à deux robes, et que cela valait le travail d’une servante embauchée pour aider au banquet d’un mariage…

S’il s’agissait de l’organisation d’extras, ces ouvriers étaient avant tout les employés du roi, ils travaillaient au percement de la tombe, à sa décoration, et sans doute à la fabrication de l’ameublement funéraire.

Rappelons que lorsqu’un grand du royaume avait le projet de se faire momifier et de se commander une tombe, il devait d’abord en demander la permission au roi qui quelquefois agrémentait le trousseau d’un beau cadeau !


À Amarna, aucune tombe ne fut trouvée terminée, encore moins meublée, mais il semble que les ouvriers aient été séparés selon leur emploi ; artistes célèbres (tels des Rubens) ayant leur atelier dans de riches maisons et aidés de nombreux élèves-assistants et de la «piétaille» malmenée, corvéable à merci pour le gros du travail.

La reconnaissance de la qualité artistique a existé, les ouvriers ont été méprisés…

Les pinceaux des artistes

              Ostracom : le registre des absences