L’ÉGYPTE ANCIENNE
COMPTE-RENDU - CERCLOZIP
 
 

Bien des gens pensent que c’est Champollion qui a ramené dans ses bagages l’obélisque de la place de la Concorde à Paris. D’autres pensent que c’est Napoléon qui a volé les œuvres d’art qui lui plaisaient pour orner Paris et le Louvre. Pour l’obélisque qui nous occupe ici, nous allons voir que les choses ne sont pas aussi simples !


Il est vrai que lors du voyage de Napoléon en Égypte, la troupe de «savants» qui l’accompagnait avait dessiné ce monolithe, publié, ainsi que les autres obélisques visibles à l’époque, dans la monumentale Description de l’Égypte.

Reprenant l’idée impériale des Romains «maîtres du monde», il était, en effet, de mode d’orner les capitales de ces trésors et, pour la place de la Concorde, Napoléon avait hésité entre un obélisque et la colonne de Pompée, située à Alexandrie.


Depuis des décennies, l’Égypte était sous domination ottomane, gouvernée par un vice-roi, Méhémet Ali. Ce monarque tout-puissant permettait, par jeu mais aussi par esprit de lucre, à des égyptologues compétents comme François-Auguste-Ferdinand Mariette (1821-1881) de fouiller, tout en traitant comme des serviteurs et selon son bon vouloir, ces Français, mais aussi les Anglais qui se disputaient la fondation de l’égyptologie.


Sous Louis XVIII, en pleine Restauration, une demande officielle du gouvernement français fut introduite et acceptée. La France recevrait un obélisque de Louxor et un autre d’Alexandrie et, pour faire parité, l’Angleterre serait dotée de leurs pendants, chaque monolithe ayant son jumeau.


Les personnages de la tragi-comédie des obélisques entrent alors en scène. Et voici surtout le baron Taylor, d’origine irlandaise mais naturalisé français, neveu de Zacharie-Taylor, futur président des États-Unis, qui vient proposer ses services sur base d’un projet de livre sur l’Égypte. Ledit baron est fidèle au roi qu’il suivra même en exil à Gand, il est un habile touche-à-tout puisqu’on le retrouve encore commissaire au Théâtre royal (l’actuelle Comédie française).

Et puis voici le frère Champollion qui, de séjour en Égypte, juge que l’obélisque de Louxor, situé à droite, emporte les suffrages du point de vue de la beauté et de la conservation.

Première passe. Court-circuitant Champollion, Taylor présente son projet au ministre de la Marine, avec demande de rapporter les deux obélisques. En passant, on apprend qu’un ancien différend oppose la famille Champollion à Taylor, lorsque celui-ci était en charge du département de l’Isère.


Un budget de 100.000 francs est alloué et deux bateaux sont spécialement conçus avec une vaste ouverture à l’avant pour rentrer la pierre dans la coque vide : le «Louxor» pour un des obélisques du Sud, «Le Dromadaire» pour celui d’Alexandrie.

Mais la cession des obélisques n’est pas encore définitivement négociée avec Méhémet Ali. Aussi les ministères lui offrent-ils, par l’entremise de Taylor, une masse de présents : armures, pistolets, fusils de chasse, casques, cristaux, porcelaines de Sèvres, champagne et un exemplaire de la Description de l’Égypte, particulièrement luxueux.

Taylor dut attendre un moment avant de partir. En effet, à la Comédie française, la «Bataille d’Hernani» faisait rage et son poste de commissaire exigeait sa présence. Il n’embarqua qu’après la douzième représentation. Arrivé à Alexandrie, le vice-roi étant absent, Taylor rencontra le prince Ibrahim. Il lui offrit les cadeaux, mais le prince, fort embarrassé, dut bien avouer que le second obélisque de Louxor avait été promis à l’Angleterre. En contrepartie, la France pourrait emporter l’obélisque d’Héliopolis - toujours en place aujourd’hui. La guéguerre anglo-française montait d’un cran. La France protesta que les deux obélisques de Louxor étaient des pendants d’une même œuvre et donc indivisibles. Elle suggéra que les Anglais reçoivent en échange l’obélisque de la reine Hatchepsout de Karnak que tout le monde scientifique savait indéplaçable, sauf le diplomate anglais qui, trop heureux de recevoir un obélisque plus élevé, accepta le marché.


La pièce, pourtant, n’était pas terminée, car s’ouvre alors la «bataille franco-française Taylor-Mimaut». Taylor s’était-il montré trop guilleret de berner le diplomate anglais ? Toujours est-il que celui-ci devient soupçonneux. La France délègue alors à toute vitesse le consul général Mimaut pour emballer l’affaire et conclure le marché. Le gouvernement français obtient finalement de Méhémet Ali la propriété des deux obélisques de Louxor.


Reste maintenant le délicat travail du transport des obélisques. Par incompétence, le «Dromadaire» est bien arrivé à Alexandrie, mais sans aucun équipement. Quant à Taylor, il a changé de répertoire et se retrouve en Terre Sainte. L’Égypte offre alors de mener les obélisques de Louxor à Alexandrie par ses bateaux à fonds plats utilisés pour le charriage du granit depuis Assouan, mais les ingénieurs refusent de peur que les Égyptiens n’abîment les monolithes. Arrêt sur image.


À Paris, les esprits sont mobilisés par la Révolution de Juillet. Et après la destitution de Charles X, l’Angleterre revient à la charge pour obtenir les obélisques. Un coup dans l’eau, la réponse est nette : les monuments ont été donnés à la France, pas à son roi déchu. Le consul général Mimaut reprend la main, Taylor étant toujours en Syrie.

À Paris, les Trois glorieuses compromettent une fois encore l’expédition. Le temps lui-même a relégué au xième plan ce que certains appellent une affaire de «vieilles pierres».


Et les bateaux ? Le «Dromadaire» est toujours inutile à Alexandrie et le «Louxor» en rade à Toulon. Le ministère de la Guerre réquisitionne donc les bâtiments et le «Dromadaire» revient à vide en France. Les obélisques sont toujours en Égypte, mais Taylor, de retour au pays, les décrit encore comme des «prises de guerre» à l’Angleterre et prend le prétexte de la confiscation des navires pour expliquer la faillite de l’expédition.


Finalement, le «Louxor» arrivera à Alexandrie en mai 1831 puis quittera l’Égypte en 1833. L’obélisque ne sera érigé à Paris qu’en octobre 1836, grâce aux travaux de l’ingénieur Apollinaire Lebas. Et ce ne sera que sous la présidence de François Mitterand que la République française rendra officiellement à l’Égypte le second obélisque, sans jamais l'avoir déplacé.


De toutes ces tractations stratégiques autour de monuments qui ne leur appartiennent pas, la France et l’Angleterre ne sortent pas grandies, et Méhémet Ali ne peut être vu que comme un vil potentat-négociant d’art. Mais nous devons à la vérité de dire que François-Auguste-Ferdinand Mariette fut le seul à vouloir imposer un service des antiquités égyptien. Même s’il était traité comme un larbin par le vice-roi, il fouillait avec des méthodes scientifiques et fonda le premier musée du Caire.

 



LE FABULEUX DESTIN DES OBÉLISQUES ÉGYPTIENS


PAR CHRISTIAN GUILMIN


© PÔLENORDGROUP

À droite, une illustration rarissime rappelle les inscriptions qui étaient à la base de l'obélisque, mais sont - à jamais ? -

cachées au regard.