L’ÉNIGME DE NOS SOCIÉTÉS 
«LE TRAVAIL DU NÉGATIF»
 


MARCO : Je vous ai rejoints. En effet, en lisant vos analyses, je me suis rendu compte que j’adhérais de plus en plus à votre conviction que nous sommes, pour le moment, économiquement, politiquement et donc socialement, face à un gouffre et à une énigme et menacés. En tant qu’humains, nous courons le risque de nous enliser dans des marécages, mais nous disposons aussi de forces affectives et mentales capables de réorienter nos vies. Cela dépend de nous. À l’évidence, pour le moment, nous sommes gravement «sous influence» et notre ardeur vitale reste hors service, hormis dans des mouvements d’indignation, vite récupérés.

Je serais rassuré de pouvoir continuer à parler de tout cela avec vous, car comment ne pas penser aux générations futures ?


PHIL : Des secousses sociales récentes avaient réintroduit de l’espoir mais, une fois les bilans établis, nous voyons que ces chocs aussi peuvent aussi concourir à induire de nouvelles régressions, crises et guerres.


LÉA : Ces dernières semaines, angoissée par la tournure des événements, j’ai cherché des travaux qui me permettraient d’entrer, d’une manière ou l’autre, dans notre «chaudron» social et je me suis intéressée à ce que j’appellerai le travail du négatif, actif aussi dans les réalités sociales. Cette dimension, mise en évidence dans la dialectique, est intéressante mais nous avons difficile à nous l’approprier et à la faire vivre dans nos modes de pensée, trop formatés.

J’ai constaté alors que la psychanalyse aussi revendiquait ce travail du négatif. J’ai donc été encouragée à persévérer dans cette voie pour voir si elle offre des pistes au niveau des sociétés.


Je me suis tournée vers les apports théoriques et pratiques d’un pédiatre et psychanalyste anglais, Donald Woods Winnicott (1896-1971) qui a approfondi des processus à l’œuvre dans le développement du petit humain pour qu’il puisse devenir «un adulte indépendant qui ait le sentiment d’être réel, d’avoir une vraie vie, de croire à la vie».

Winnicott parle bien d’un travail du négatif, utile à l’enfant et à son environnement, pour se mettre en bonne relation comme à bonne distance l’un de l’autre.


MARCO : Comme c’est étonnant ! L’année dernière, passionné par la dynamique des groupes humains, j’avais lu les travaux d’un autre psychanalyste anglais, contemporain de Winnicott, Wilfred R. Bion (1897-1979). Il me semble qu’il y a des convergences entre eux, dans leur ouverture théorique et leur méthode de travail.


CHA : Pour Winnicott, un bébé doit être, au départ, soutenu par une mère, «comme par l’air qu’il respire». Mère est l’équivalent d’environnement immédiat et inclut tout qui s’occupe directement du nouveau-né. Cet environnement procure au nourrisson le «sentiment continu d’exister», il contribue au fait que ses compétences innées - sa motricité, ses facultés de perceptions sensorielles - peuvent s’exprimer correctement. Ensuite, le développement de la pensée permet au petit humain de structurer ce qui, sinon, peut rester «une angoisse primitive», aux conséquences longues et invalidantes.

Prenons l’exemple du tout-petit enfant qui a faim. Ses cris indiquent que son attente est dans le registre de cette angoisse-là, d’une peur d’être annihilé, perdu, d’une «faillite». Mais bientôt, alors qu’il ne mange pas encore, il pourra comprendre que sa mère prépare un repas, que celui-ci va arriver, qu’une attente est nécessaire. Winnicott dit qu’il passe de la «dépendance absolue» à une situation de «dépendance dont il a conscience» pour pouvoir tendre plus tard à l’indépendance.

Il va peu à peu intérioriser le fonctionnement lui-même grâce à ce que l’auteur appelle «l’espace transitionnel», un espace paradoxal, ni intérieur ni extérieur, situé d’abord entre le bébé et sa mère et où l’enfant peut jouer à son rythme, développer sa propre créativité en toute sécurité et passer de «l’ignorance primaire de la dette» envers ce qui lui a permis de survivre à la reconnaissance de cette dette. L’enfant apprend à penser, à fantasmer, à parler, donc à s’adapter de plus en plus efficacement à son environnement, y découvrant sa place, son plaisir, son utilité, sa liberté, loin du sentiment de «futilité» qui induit de sévères dépendances.


MARCO : Wilfred Bion dit qu’il y a une organicité entre monde interne et monde externe et parle d’un «appareil à penser» qui, dans des conditions adéquates, devient cet instrument qui rend capable de digérer ce qui vient de l’inconscient et du monde extérieur, afin de ne pas être déséquilibré, intoxiqué, absorbé ou même rendu fou.


PHIL : Mais croyez-vous qu’on puisse établir des ponts théoriques entre les situations des individus et celles des sociétés ?


LÉA : Etablir certains ponts, sans doute, acter cette complexité, mais sans jamais perdre de vue que, pour les sociétés, il s’agit d’un autre échelon. Les avantages et les angoisses liés à la mise en société concernent de grands groupes d’humains, surtout adultes, Il faut donc étudier les situations pathologiques qui mettent ces adultes-là hors de l’«appareil à penser» requis à ce niveau. Pourquoi de grands groupes d’adultes restent-ils cantonnés dans des situations de dépendance voire de totale soumission dans des environnements nocifs ?


PHIL : Si j’ai bien compris, nous devrions analyser nos environnements à ce degré supérieur pour comprendre en quoi ils sont mauvais, empêchant leurs membres d’y découvrir leur vraie place, leur plaisir, leur utilité, leur liberté?


CHA : Oui. En France, un autre psychanalyste, André Green (1927-2012), auteur d’un livre qu’il intitule d’entrée de jeu Le travail du négatif entérine des liens entre Hegel, Marx et Freud et pense que ces liens, et la dialectique, n’ont pas été assez étudiés.


PHIL : C’est vrai que Karl Marx, en filiation et en rupture avec Hegel, a accordé une place importante au travail du négatif. Le fait que ses travaux originaux soient encore et toujours rabattus sur les théories «classiques» précédentes et le fait que les remaniements successifs qu’il a apportés à ses écrits soient mal connus, donnent une mesure des résistances.


MARCO : Vous imaginez à peine le soulagement que m’apporte notre discussion. Je dois l’avouer, je me sens parfois - comment a-t-on dit déjà? - oui, c’est cela, «futile», comme contraint à renoncer à partager mes pensées actives sur cette ÉNIGME.



COMPTE-RENDU DE RÉUNION