L’ÉNIGME DE NOS SOCIÉTÉS
«LE MONDE ILLUSOIRE DE L’OPINION PUBLIQUE»
 


CHARLOTTE GOËTZ-NOTHOMB


L’AMBIGUÏTÉ DE L’APPEL À L’OPINION PUBLIQUE

L’ouragan «opinion publique» avec ce qu’il entraîne de nos jours: déferlement médiatique, tourbillon d’enquêtes nationales et internationales, flux statistiques, rafales de sondages et de micro-trottoirs, trombes de propagande, vague de think tanks, raz-de-marée du «communicationnel» est-il une arme 
de notre autonomie citoyenne, un réel contre-pouvoir ? 

Il trouverait son origine au milieu du XVIIIe siècle pour limiter le pouvoir absolutiste. La place du «public» apparaît comme un accomplissement majeur des «Lumières», comme une étape importante vers la «démocratisation» de la société française. 

K.M. Baker, dans son ouvrage Au tribunal de l’opinion. Essais sur l’imaginaire politique au XVIIIe siècle (Paris : Payot, 1993), nuance cet historique:    

«J’aimerais, au contraire, insister sur le fait que la notion de «public» prit un sens en France dans le contexte d’une crise du pouvoir absolu […] alors que la couronne et ses adversaires en appelaient, dans le cadre du système politique traditionnel, à un principe de légitimité extérieur en vue de faire valoir leurs revendications divergentes.»

M. Baker replace ici le «public» comme une notion introduite dans le discours politique, une «entité abstraite d’autorité» pouvant faire passer des revendications que le mode absolutiste en cours n’arrive plus à imposer. On fait appel au «public» pour obtenir une approbation ou un verdict favorable. 
On serait donc dans une logique de légitimation et non pas de contrôle du Pouvoir.

En France, on étudiera avec une attention particulière la Dix-neuvième Lettre d’Honoré-Gabriel Riquetti de Mirabeau (1749-1791) qui, en constant défenseur d’un rétablissement de la monarchie absolue, écrit ce vibrant appel :

«Livrons-nous, sans crainte, à l’impulsion de l’opinion publique; loin de le redouter, invoquons sans cesse le contrôle universel; c’est la sentinelle incorruptible de la patrie; c’est le premier instrument auxiliaire de toute bonne constitution.»

Ces éléments incitent à approfondir l’analyse. 

PROPAGANDE

Le titre de l’ouvrage d’Edward Bernays, Propaganda: comment manipuler l’opinion en démocratie, rédigé en 1928 et récemment traduit en français (Paris: La Découverte, 2007), attire l’attention.   
Edward Bernays (1891-1995) a vécu à New York. Désireux d’être à mille lieues de son oncle, Sigmund Freud, qu’il dénomme «le psychanalyste des corporations», il est un des fondateurs de l’industrie des médias. Son manuel en onze chapitres forme à manipuler avec succès l’opinion publique. Il est étudié par les futurs publicitaires et les politiciens du monde entier car ses conseils s’étendent de la vente des savonnettes au domaine politique.

Le politologue Dominique Reynié souligne avec conviction dans plusieurs travaux et en particulier dans Le triomphe de l’opinion publique. L’espace public français du XVIe au XXe siècle (Paris : Odile Jacob, 1998) et dans son article «L’opinion publique comme ordre public démocratique» que la constitution d’un espace public doit se modeler selon les objectifs des gouvernants impératifs et inclure, parfois de manière exclusive, le souci de contenir et de canaliser les risques de débordements, inhérents aux mouvements collectifs. 

Dans un autre ouvrage, L’État des esprits. L’invention de l’enquête politique en France 1814-1848 (Rennes: Presses universitaires, 2008), Pierre Karila-Cohen parle, lui aussi, de nouvelle discipline gouvernementale, d’enjeu de pouvoir et enfin d’un mode de gestion global, inséparable du fonctionnement normal de l’État sous les monarchies constitutionnelles. 

On est loin de l’existence d’une société civile disposant d’un vrai potentiel d’autonomie, apte à la réflexion, au contrôle politique et axée sur le bien commun. Les véritables liens et ferments sociaux, les sentiments variés et profonds qui soudent une population, la fraternité, la vigilance, les remous devant les abus, les punitions exemplaires, etc., tout ce qui constitue ce qui se pense et se débat dans une société libre afin qu’elle se maintienne comme un ensemble revendiqué est rabattu sur ces recours à l’«opinion publique» qu’on dit émaner de la volonté générale, alors qu’elle ne nourrit que la marche vers la passivité et la superficialité. Nous voilà donc autorisés à écrire que nos actuelles constitutions peuvent se révéler monstrueusement despotiques.
 
LA CONNAISSANCE CONTRE L’OPINION

Platon et Aristote ne voyaient dans cette notion d’«opinion» que quelque chose d’intermédiaire entre l’ignorance et la connaissance. Séparée de l’idée, elle renvoie au particulier, alors que la seconde vise à l’universel. D’autre part, même en restant collé à ce niveau intermédiaire, l’adjectif «publique» postule de surcroît que toutes les opinions se valent et que le fait de poser à tous les mêmes questions impliquerait un accord sur le fait que ce sont les bonnes questions. Nous devrions être révoltés à l’idée que ne soit dévolue aux populations que l’«opinion», comme si la voie vers la pensée et la connaissance leur était déniée fondamentalement. 

Nous, qui avons pu bénéficier de temps et de moyens pour l’étude et la réflexion, devrions nous dresser comme un seul homme pour dénoncer cette mystification et nous grouper pour l’affronter.

On comprend mieux que ceux qui sont tombés dans le piège – je pense aux courants de pensée issus d’Imanuel Kant, puis de Jürgen Habermas ou de Michel Foucault - avec lesquels je prends bien des distances – doivent user de tant d’emphase pour prétendre établir, sur un terrain aussi miné «la formation d’une opinion publique où peuvent s’échanger des arguments rationnels sans limites». 
On ne peut qu’être impressionné devant la multiplicité des formulations hyperboliques parlant d’un monde qui n’a rien à voir avec ce que nous vivons réellement. 
Jacques Guilhaumou, dans le texte «Triangle. Action, discours, pensée politique et économique célèbre l’«opinion publique repensée dans l’espace public émancipateur de la découverte du politique», le «temps fort de réontologisation de l’ordre social au cours d’un moment nominaliste», la «visibilité sociale par la description des effets performatifs induits des réseaux notionnels et des constructions intellectuelles.» Ouf! 

Et au comble de l’idéalisation, l’opinion publique est encore sauvée par l’argument d’un «esthétisme» que produirait une foule d’imaginaires en quête d’universalité. On croit rêver ! 

Quand il s’agit, mentalement, affectivement, concrètement donc, de faire vivre un concept social essentiel comme celui de Liberté, l’entreprise n’a rien à voir avec «l’opinion», elle relève de «l’esprit du politique» dans une acception différente et supérieure. 
Maintenir une société vraiment humaine est aux antipodes des diverses démarches «consultatives» que nos ministres soutiennent pour mieux récupérer et falsifier des idées proches et des termes identiques en tablant sur notre crédulité.shapeimage_2_link_0