LA NAISSANCE DU

MYTHE DE FAUST - LA MAGIE






EXPOSÉS FAITS DANS LE CADRE DE CERCLOZIPS

ORGANISÉS PAR PÔLENORDGROUP ET VERAMENTE


par Charlotte Goëtz-Nothomb


2013 et 2017


C’est avec un «malin» plaisir que je vais aborder la question de «La naissance du Mythe de Faust», de ce personnage dont on dit qu’il a fait un pacte avec le diable et qu’il l’aurait payé fort cher, de sa mort et de la damnation éternelle.

Chacun de vous a certainement rencontré, d’une manière ou l’autre, ce fameux docteur à travers la littérature, le théâtre, l’opéra ou le cinéma, tant il fait partie de notre patrimoine culturel – et pas seulement européen. Faust est un mythe universel et qui perdure.


Comment naît cette légende transformée en mythe ?

Comment s’est-elle diffusée?

Voilà deux questions auxquelles nous allons tenter de répondre.


LE FAUST RÉEL

Pendant longtemps, on n’y a pas vraiment cru, et pourtant oui! l’existence réelle d’un docteur Faust ne fait plus de doutes. Il se prénomme au départ soit Georg, soit Johann, soit Johann-Georg FAUST et il est bien le support de cette légende.


Il naît, le plus vraisemblablement, en 1480, à Knittlingen (Kündlig) dans le Bade-Würtemberg. Si vous passez par cette petite ville allemande, vous verrez qu’elle le revendique clairement. On y voit sa statue et sa maison-musée.

Faust est un contemporain d’Érasme, de Machiavel, des artistes Dürer et Michel-Ange, du navigateur portugais Magellan et de Luther, né, lui, en 1483.

Nous sommes en pleine période des guerres de religions.

À l’époque du très jeune Faust, l’université de Cracovie, alors capitale de la Pologne, a une grande réputation. Elle est un lieu de ralliement de savants et de lettrés internationaux, parfois très respectés, parfois suspects en raison de leurs idées novatrices.

Au nombre des facultés les plus prospères se trouvent celles d'astronomie, de géographie, de mathématiques et de magie. Un des étudiants les plus connus est Nicolas Copernic( 1473 - 1543), théoricien de l’héliocentrisme face au géocentrisme.

Notons que Copernic a aussi fait une partie de ses études en Italie. En 1500, il donne des conférences sur l’astronomie à Rome puis obtient d’étudier la médecine à Padoue, dans la même université où Galilée (1564 - 1642) enseignera un siècle plus tard, Galilée qui aura, lui aussi, bien des déboires avec les autorités religieuses.


À l’Université de Cracovie nous retrouvons donc Johann-Georg Faust et cette information peut être appuyée sur des témoignages sérieux.

Un rapport d’un abbé allemand Johannes Trithemius, également dénommé magicien, rapporte ceci:

«Quand Faust était étudiant à Cracovie, il étudiait la magie, un art qui, à cette époque était largement et publiquement pratiqué».


La magie est aussi enseignée dans d’autres écoles supérieures, à Salamanque et à Tolède en Espagne, où existe, le plus sérieusement du monde, une faculté dénommée faculté de diabologie. À Tolède se tiennent des synodes réguliers – aujourd’hui, on dirait des colloques - où se réunissent des magiciens venant d’Allemagne, d’Italie et de Grèce. L’écrivain français François Rabelais (1494-1553) parle aussi de la faculté diabologique de Tolède. Et récemment, à Bruxelles, le pasteur vaudois Bernard Hort, professeur de théologie à la faculté universitaire bilingue de théologie protestante, rue des Bollandistes et auteur de nombreux ouvrages, invitait à ne pas évacuer trop vite la diabologie du champ de la pensée théologique et scientifique, mais suggérait plutôt d’employer son potentiel critique contre la religion quand celle-ci entrave la science ou la dévoie.

Autre témoignage à prendre au sérieux, celui de Philipp Melanchton (1497-1560), -disciple de Martin Luther – qui situe aussi à Cracovie des études de Faust mais assortit son information d’une remarque peu amène.

«J’ai connu un homme appelé Faust de Kundling, ville située non loin de ma région natale. Durant ses études à Cracovie, il apprit la magie, art qui y avait été cultivé avec persévérance déjà auparavant; en effet, on faisait là même des cours publics sur ce sujet. Mais cet individu-là vagabondait çà et là et il dissertait sur divers sujets mystérieux.»


En 1505, Faust a 25 ans et son passage est attesté dans les registres de Gelnhausen, une ville qui se trouve à 40 kms de Francfort.

En 1507, ce sont les Archives de la ville de Weimar qui nous apprennent que Faust est à Kreuznach. Pour le décrire sont employés les mots: magicien, alchimiste, astrologue, pyromane et hydromane. Ce qui n’est pas rien. Mais il faut être prudent avec les sens donnés aux mots à cette époque, et aussi de nos jours. Par exemple, des mots comme pyromane ou hydromane ne s’entendent pas de la même manière. Aujourd’hui, un pyromane est un incendiaire, un maniaque qui a l’obsession de bouter le feu. Mais à l’époque de Faust, il s’agit d’un chercheur qui s’intéresse à maîtriser le feu ou, pour hydromane, à maîtriser l’eau.

Ce texte donne pourtant, à nouveau, une remarque critique, de source religieuse, concernant les grandes ambitions de Faust.

«Faust aurait prétendu pouvoir réaliser les miracles du Christ, aussi souvent et quand il le voudrait et qu’il pourrait reproduire les écrits des Anciens si ceux-ci venaient à disparaître.»


En tout cas Johannes Faust est bien réel et connu. Il peut être apprécié, il peut être critiqué, et cela aussi bien du côté catholique que du côté protestant. Être considéré comme «magicien», à son époque, peut être accueilli très différemment et même très favorablement. La magie du temps de Faust est le plus souvent connectée à l’astronomie, mais aussi à la géographie, la cartographie, les mathématiques. Elle n’est pas extérieure non plus à la médecine. Elle s’intéresse à «ce qui n’est pas encore expliqué», avec bien sûr les débordements qui ne manqueront pas dans le sens de la sorcellerie, etc.


En 1513, Faust a 33 ans. Un certain Conrad Mudt parle de plusieurs de ses séjours à Erfurt et le présente comme un «original». Il le traite aussi de «vaniteux, de fou et d’araignée d’eau» !


Par contre, en 1516, on retrouve Faust bien accueilli à Maulbronn (aussi dans le Bade-Würtemberg) chez un ami d’enfance, l’abbé Jean Entenfuss, originaire comme lui de Knittlingen. Une tradition populaire persistante situe à Maulbronn une tour Faust, aujourd’hui démolie.


On trouve encore des traces de passages à Bamberg en 1528, à Ingolstadt, où les registres disent qu’il a été «prié d’aller dépenser son argent ailleurs» et, la même année, les archives de Nüremberg disent qu’il a été «expulsé».


Enfin, à Staufen, une peinture murale décore toujours l’auberge Zum Loewen (Au Lion). Elle raconte la fin du docteur Faust :

«Le docteur Faust qui avait été un nécromancien si remarquable est mort misérablement. La légende dit qu’un des diables supérieurs, Méphistophélès, qu’il avait de son vivant pris pour serviteur, après l’écoulement de leur pacte de 24 ans, lui a cassé la figure et a voué sa pauvre âme à la damnation éternelle.»


Ce qu’il faut dire maintenant est important pour la compréhension du personnage.

À la différence de nombreux savants ou chercheurs de son époque, nous venons de constater que Faust circule tout le temps. Il ne se met pas au service régulier de seigneurs ou de personnalités de la hiérarchie religieuse. Il va de ville en ville, de village en village et se manifeste sur les places publiques. Et comme il est beau parleur, qu’il s’y connaît en astronomie, en physique et en chimie, qu’il soigne les gens, il a pu faire forte impression. On peut comprendre que les soins qu’il donne, les services qu’il rend et les histoires qu’il raconte vont favoriser le bouche-à-oreille. Bref, on parle de Faust, des rumeurs se tissent et s’amplifient. Comme il n’est pas du côté des puissants, le peuple lui prête des aventures souvent drôles, corsées, pas très orthodoxes au niveau des mœurs, des pouvoirs exceptionnels, correspondant sans doute à une part de vérité et en rupture avec les autorités. Nous avons vu que celles-ci l’excluent, le bannissent, le prient d’aller dépenser son argent ailleurs…

Ceci nous explique pourquoi, avec Faust, nous avons très vite un récit populaire.


LE PASSAGE À LA LÉGENDE

Quarante ans à peine après la mort de Georg Faust apparaît une première mise en forme écrite de son histoire. C’est un texte manuscrit, connu sous le nom de Manuscrit de Wolfenbüttel (Basse-Saxe).

Wolfenbüttel est une jolie petite ville à colombages avec 600 maisons à pans de bois, célèbre pour son château renaissance et son extraordinaire bibliothèque.

Un des responsables de cette bibliothèque sera l’écrivain et auteur dramatique Gottold Ephraïm Lessing. Né en 1792, Lessing étudie, lui aussi, la théologie et la philologie.

Il sera un grand ami du musicien Mendelssohn. Un de ses livres s’intitule Emilia Galotti. Nous le connaissons surtout grâce à Goethe. En effet dans Les Souffrances du jeune Werther, au moment où Werther se suicide par amour pour Charlotte, c’est ce livre-là qu’il laisse ouvert à son intention.

La bibliothèque de Wolfenbüttel contient de magnifiques globes terrestres, des cartes anciennes, un précieux exemplaire de l’Atlas de Gérard Mercator ainsi que de nombreux manuscrits dont plusieurs concernent la recherche alchimique. L’un d’eux concerne Faust et jusqu’en 2004, un séminaire sur Faust s’est tenu à Wolfenbüttel.


Mais c’est à l’éditeur protestant Johann Spies (1540 - 1607) de Francfort qu’on doit, dès 1587, la parution, sans nom d’auteur, d’un livre qui aura un succès incroyable – un véritable best-seller – et connaîtra d’innombrables rééditions.


Le texte, est basé sur les aventures que l’on prête au docteur Faust et qui circulent de ville en ville. Il sera appelé le «Volksbuch». En l’analysant, nous comprendrons mieux comment se développe la légende.


Ce livre est double, dans le sens où il est plein de duplicité.

D’un côté, il raconte des aventures extraordinaires de Faust, son pacte avec Méphistophélès, ses questions inlassables au diable, sa soif de connaissance, ses voyages à travers le monde, ses rencontres historiques, ses amours fabuleuses, ses prédictions, ses manifestations étonnantes mais, d’un autre côté, il est toujours précédé et accompagné de longs textes de mise en garde au bon chrétien de ne surtout jamais faire comme Faust


On peut aussi dire que le «Volksbuch» est, avant tout, une juteuse entreprise commerciale qui dit au public ce qu’il a vraiment envie d’entendre:

*qu’il peut accéder à la connaissance,

*qu’il peut se libérer des contraintes et prendre du plaisir quand il le veut,

*qu’il peut être créatif et maîtriser beaucoup de choses.


Mais, en même temps, il répète à ce même public qu’il doit rester dans l’obédience et le chemin des autorités et des textes religieux. Les très nombreuses rééditions catholiques et protestantes des aventures de Faust seront assorties de commentaires moralisateurs allant jusqu’à doubler le volume de l’ouvrage.

Les autorités religieuses du côté protestant et du côté catholique se servent donc largement du personnage de Faust pour soutenir leurs propos et il est largement exploité dans les polémiques de l’époque pour bien cadrer les chrétiens.


Prenons maintenant le livre en direct sans oublier qu’il s’agit d’une édition protestante.

Faust n’a pas été élevé par ses parents, des paysans très pieux, mais par son cousin, un bourgeois fortuné qui, étant sans enfant, demanda à s’occuper de son éducation et à en faire son héritier. Le jeune Faust est d’une intelligence très vive et assidue. Il est apte et enclin aux études qu’il poursuivra à Wittenberg. D’entre seize candidats, Faust deviendra le meilleur docteur en théologie. Il est supérieur à tous en discussion, en argumentation. C’est vraiment un brillant orateur, formé aussi en astronomie, en mathématiques et en médecine.


Comme il a une immense curiosité, il rencontre rapidement d’autres étudiants qui, comme lui, cherchent la vérité, y compris en dehors des Saintes Écritures qu’ils connaissaient pourtant très bien.

Et cela n’est pas permis du tout !


De plus en plus, le jeune Faust prend les ailes de l’aigle et veut TOUT connaître. Il veut sonder les fondements premiers et derniers de la terre et du ciel.

Et cela n’est pas permis du tout !


Très motivé par cette passion d’en savoir sans cesse plus, Faust se tourne progressivement vers la branche la plus audacieuse de la magie et finit par apprendre des formules et des figures qui lui permettraient d’appeler un diable à la rescousse et d’en faire son serviteur pour qu’il réponde à ses questions.


Voici une première scène du «Volksbuch» qui permet de se faire une idée de la théâtralité du décor.

Le soir tombe. Comme Faust, vous êtes dans une épaisse forêt près de Wittenberg. Faust trace sur le sol les cercles qu’il faut savoir dessiner pour appeler le diable.

Le livre signale aussitôt que Faust ne se doute de rien et qu’il va être très ennuyé par le diable qui lui en fera voir de toutes les couleurs.

Faust se met au milieu du cercle.

De fait, un immense tapage se déclenche, tous les arbres se plient, des diables se mettent à courir en tous sens, des traits de feu foncent vers le cercle.

Chants, musique - il y a très souvent de la musique dans le «Volksbuch» - tournois à la lance et à l’épée. Cela dure et dure…

Plutôt que d’être affolé, Faust commence à s’ennuyer, ce n’est pas du tout cela qu’il désire. Il recommence donc à conjurer le diable de se montrer pour de bon.

Arrivent alors un griffon, puis un dragon avec une boule de feu, puis tout un fleuve de feu. Faust en baîlle d’ennui. Enfin se dessine la forme d’un homme de feu immense qui se met à tournoyer autour du cercle. Et puis cette forme se transforme en un moine habillé de gris qui demande à Faust ce qu’il veut. Fatigué, Faust lui donne rendez-vous pour le lendemain à minuit dans sa belle maison, héritée de son parent.

Le lendemain, Faust dicte ses conditions au moine-diable. Celui-ci sera son serviteur, il devra lui obéir en tout, il ne devra rien lui cacher de ce qu’il veut apprendre, mais alors absolument rien. Là, le diable gris lui dit que ce n’est pas possible, car il n’a pas ce pouvoir. Faust est intrigué.

«Sache Faust, dit l’Esprit, que parmi nous les diables, il y a la même ordonnance et hiérarchie que sur la terre. Nous sommes un royaume, une légion. Il y a des gouverneurs, des régents. Cette légion, c’est Lucifer qui l’a établie. Et nous l’appelons notre Prince malgré qu’il soit un ange déchu.»

Les diables, donc, ce n’est pas simple du tout ! Le diable gris explique à Faust qu’il y a Lucifer, prince et grand justicier de l’Enfer, Belzébuth, empereur de 6666 légions, Belphégor, démon des inventions, Melchom, trésorier, Bathym, le naturaliste, Gomory qui trouve les trésors cachés, Asmodée qui enseigne la géométrie, l’astronomie et les arts, Aguarès qui enseigne toutes les langues, Amduscias qui organise les activités musicales…


Faust doit donc d’abord choisir SON diable avant de faire un pacte.

Nous savons qu’il choisira Méphistophélès.

Mais pourquoi, me direz-vous ? Dans les versions qui parlent du «choix du diable», on relève surtout deux raisons :

Une définition de Méphistophélès est d’«être plus rapide que la pensée humaine».

Et voici une seconde définition: «Je suis l'esprit qui toujours nie, et c'est avec justice car rien n'existe en ce monde qui ne mérite d'être détruit».

Entendez: détruit pour être dépassé. Ce qui intéresse vraiment Faust.


Nous arrivons maintenant au Pacte, ce fameux pacte, indispensable dans toute version de Faust. Un pacte avec des conditions clairement établies de part et d’autre. Nous avons déjà parlé de celles de Faust. Du côté du diable, celui-ci accepte de jouer ce rôle de donner à Faust tout ce qu’il peut désirer connaître, mais que cela ne durera que 24 années et puis qu’il prendra le corps et l’âme de Faust, l’emmènera à travers les airs pour le conduire en enfer.


Tope-là ! Le pacte est conclu.

La signature de Faust dans ce premier livre mérite d’être précisée:

Jean Faust, expert es-éléments et docteur es-matières spirituelles.

Et il y a une condition ultime et nécessaire: Faust doit signer avec son propre sang, «soutiré pour ce faire».

Ainsi, dans toutes les versions ultérieures des Aventures de Faust, vous pourrez toujours vous dire que si le pacte n’est pas scellé avec du sang, il manque quelque chose d’essentiel.


Commence alors l’histoire de la relation entre Faust, Méphistophélès et, comme troisième larron, un valet de Faust, Wagner, un jeune écolier fripon qui, à la fin, s’en sortira mieux que son maître, comme tous les serviteurs des héros modernes d’ailleurs.

En effet, remarquons ici que les héros modernes ont toujours un valet: Don Juan a Sganarelle, Robinson a Vendredi, Don Quichotte a Sancho Pança

Dans certaines versions, le valet de Faust se nommera aussi Kasper ou Hans Wurst.

Dans tous les cas, ce personnage est issu du peuple et il copie son maître. Dans la plupart des textes, il est précisé qu’il échappe à la damnation, ce qui intensifie l’identification populaire bien entendu.


Voyons maintenant de plus près, dans ce «Volksbuch» de 1587, les Aventures de Faust avec son diable, Méphistophélès.


OR ET ARGENT

Une première scène est une scène de chasse doublée d’une scène de cirque. Un train de chasseurs et de chiens poursuivent un grand cerf. Interviennent ensuite un lion et un dragon qui luttent à qui mieux-mieux. Puis entrent un magnifique paon et sa femelle qui se disputent et se réconcilient. Enfin, tout le décor passe dans un épais brouillard. Celui-ci se dissipe et, aux pieds de Faust, apparaissent deux sacs, l’un rempli d’or, l’autre d’argent, ce qui comble d’aise le «mécréant» qui n’a aucun repentir.


NOURRITURE, VINS, VÊTEMENTS

Faust et Wagner sont ravis. Non seulement le diable les approvisionne en plats délicieux et en vins exquis, mais il les habille somptueusement.


MARIAGE

Faust songe à se marier. Mais le mariage, houlala ! C’est une institution chrétienne et Faust ne peut pas avoir deux maîtres. Comme il est très têtu, il répète que le pacte prévoit qu’il peut tout demander. Alors Méphisto, voulant à tout prix le faire changer d’avis, fait entrer dans la maison un vent de tempête, suivi d’un incendie.

Faust prend peur mais Méphisto le rassure: «Ne pense plus au mariage, c’est cette idée qui a amené toutes ces contrariétés. Moi, je sais comment calmer tes désirs: chaque nuit, je t’enverrai une femme somptueuse, qu’en penses-tu ?»

Sitôt proposé, sitôt accepté.


REMORDS

Faust demande à Méphisto comment vivait Lucifer avant d’être déchu. Méphisto lui explique que, tant qu’il était un ange de Dieu, Lucifer avait une vie lumineuse alors que maintenant, il est attaché sur une roche de feu qui ne s’éteindra jamais. Faust éprouve un moment de terreur pour son propre sort. Il se demande s’il ne devrait pas se remettre en question et se soumettre à la sainte doctrine. Mais il est trop curieux et donc il n’en fait rien.


LA PUISSANCE DU DIABLE

Faust interroge alors Méphisto sur la puissance du diable. Méphisto répond que les assauts sataniques font mouche depuis toujours : avec Adam et Ève dont toute la postérité est vouée au péché, avec Caïn qui tue son frère Abel, avec Salomon amené à adorer des idoles, avec Judas puis avec lui, maintenant.


FAUST FAISEUR DE CALENDRIERS ET ASTROLOGUE

Faust voit bien que le diable en a marre de répondre à toutes les questions divines, il se tourne donc vers des questions plus terrestres pour voir si ce fichu Méphisto sert vraiment à quelque chose. Il exige qu’il le transforme en le plus extraordinaire des astronomes-astrologues et des devins. Ce qui arrive. Tout ce que prédit Faust est juste: la brume, le vent, le tonnerre, la grêle… Il prévoit aussi les calamités, les famines, les guerres, la peste. Comme l’astronomie surtout le passionne, il décrit avec exactitude divers phénomènes, comme les comètes et les étoiles.

On a ainsi un curieux mélange de découvertes qui ont l’air plus scientifiques que diaboliques. Et même un beau passage sur le rêve qui ajoute à cette renommée populaire du vrai Georg Faust qui, très formé, devait émerveiller son public.


AUX ENFERS ?

Faust demande maintenant à Méphisto, de le conduire en Enfer. Méphisto appelle donc Belzébuth, qui est un Esprit volant et qui porte sur son dos un siège en ossements, bien fermé. Faust s’y assied et en route ! Mais Belzébuth lui joue un bon tour. Il met Faust dans un état très agréable afin qu’il s’endorme. Quand Faust se réveille, il est arrivé sur une grande montagne d’où jaillissent du soufre, du bitume, des langues de feu. Nouveaux combats de dizaines d’animaux, grands dragons, lumière, éclairs. Puis hop ! le siège se renverse et voilà Faust tout seul sur le python rocheux. Alors Belzébuth vient le rechercher et le ramène chez lui où il s’endort à nouveau. Faust sera tellement convaincu d’avoir vu l’Enfer qu’il en écrira un récit qu’on aurait retrouvé chez lui après sa mort.


VOYAGES À TRAVERS LE MONDE

Faust veut repartir en voyage. Il désire maintenant voir toutes les villes et tous les pays qui lui viennent à l’esprit. Méphisto lui fera quasiment faire le tour du monde. On apprend, entre autres, qu’il visite le Brabant et la Flandre. De tous les pays – quasi 100 – le livre donne de courtes descriptions. Tout cela devait faire bien envie à qui lisait ces chapitres ou à qui écoutait celui qui les racontait à haute voix à la veillée ou dans les estaminets. Et si ces passages sont inspirés de ce que Faust racontait en public, on comprend à nouveau son niveau de séduction!

Faust entre partout sans être vu, dans les palais, dans les églises et il peut admirer les plus beaux des trésors… Ainsi, le voilà en Italie, et plus particulièrement à Rome.

N’oublions pas que nous avons affaire à un éditeur protestant. Grâce à son art magique, Faust reste trois jours dans le palais du pape. Voici un passage de la description qu’il fait de ce séjour :

«Invisible, Faust voyait une quantité de courtisans du pape et tous les mets et viandes en surabondance. Il y avait près du pape toutes sortes de gens de tout acabit, adonnés à l’effronterie, à l’orgueil, à la goinfrerie et à la lubricité, si bien que Faust pensa :

‘Je pensais être un cochon du diable, mais ces cochons-ci, à Rome, sont bien plus engraissés et prêts à être mis à la broche.’»


LES BONS TOURS DE FAUST

Il y a d’abord sa rencontre avec Charles-Quint. Celui-ci dit à Faust qu’il le connaît, lui et ses pouvoirs magiques. L’empereur sait aussi qu’il y a eu sur terre des personnages encore plus importants que lui et qu’il y en a un qu’il rêve de voir: c’est Alexandre le Grand, avec, si possible, sa belle épouse Roxane, princesse de Sogdiane.

Faust accepte d’impressionner Charles-Quint à condition que l’empereur reste muet.

Alexandre puis Alexandre et Roxane apparaissent.

Permettez-moi de souligner un détail du «Volksbuch».

Charles-Quint doute un moment d’avoir vu les vrais Alexandre et Roxane. Or, il sait que Roxane a un gros grain de beauté. Il lui tourne donc autour et finit par apercevoir cette caractéristique. Faust est donc très valorisé.


Faust se promène avec des amis quand un paysan arrive sur leur route avec sa charrette de foin. Ils l’empêchent de passer, le paysan leur demande de se garer mais Faust, qui est ivre, lui dit que c’est lui qui doit céder le passage. Le paysan se fâche. Alors Faust ouvre une immense bouche et avale la charrette, le foin et les chevaux. Le paysan court se plaindre chez le bourgmestre qui arrive mais retrouve tout sur place, charrette, foin et chevaux, car c’est seulement la vue du paysan qui a été ensorcelée.


À leur demande, Faust emmène trois nobles comtes sur un tapis volant, pour qu’ils puissent assister à Munich à la magnifique noce du fils du duc de Bavière.


Faust n’a plus de sous. Il emprunte une grosse somme à un prêteur juif, lui disant qu’il va se couper un membre et le lui confier pour prouver sa bonne foi de rembourser.

Le juif accepte et repart avec un pied de Faust. Plus tard, ce pied embarrasse le prêteur qui le jette dans la rivière. Quand Faust revient pour payer, le prêteur ne peut donc pas lui rendre son membre. Alors Faust exige une grosse somme supplémentaire en punition.


Faust est à table chez le comte d’Anhalt dont l’épouse est enceinte. Faust dit à la comtesse qu’il sait que les femmes enceintes ont le désir de toutes sortes de choses. De quoi pourrait-elle avoir envie ? On est en automne et la comtesse avoue que rien ne lui ferait plus plaisir que des fruits et du raisin frais. Sitôt demandé, sitôt reçu.

Tous sont dans un grand émerveillement.


C’est le carnaval. Faust s’amuse avec sept amis, étudiants en théologie, jurisprudence et médecine. Il les fait vider la cave de l’évêque de Salzbourg de ses meilleurs vins, cela malgré la présence du sommelier. Puis il leur offre un festin en plein air, accompagné de musique. Mais pas n’importe quelle musique: dès qu’un instrument se tait, un autre commence à jouer.


Le dimanche après Pâques, Faust est à nouveau avec ses amis étudiants et l’un d’eux déclare qu’il ne souhaite rien au monde de plus important que de voir Hélène de Troie, la plus belle des femmes, fille de Tyndare et de Léda, sœur de Castor et Pollux, femme de Ménélas. Faust la fait apparaître. Tous les étudiants tombent fous amoureux d’elle mais c’est avec Faust qu’elle quitte la pièce.


Faust a un vieux voisin, très bon chrétien, vivant dans la crainte de Dieu et aimant toutes les Saintes Écritures. Ce voisin se met en tête de dissuader Faust de sa méchante vie. Il lui donne toute une série de modèles à suivre: le bon larron, saint Pierre, Marie-Madeleine…

Faust dit alors à Méphisto qu’il veut rechanger de vie, mais le diable se fâche très fort et menace de lui tordre le cou. Il oblige Faust à signer un second pacte avec son sang.


Comme il ne reste plus que deux années avant la fin du pacte, Faust décide de vivre avec le plus possible de belles femmes: Méphistophélès lui en fournit deux des Pays-Bas. Ensuite, une Hongroise, une Anglaise et une Franconienne…

Et la toute dernière année, il vit avec Hélène de Troie dont il a un fils.

Puis il fait son testament. Et c’est le jeune Wagner qui est son héritier.

Enfin, Faust adresse un discours à ses disciples, les étudiants, leur disant de dormir même s’ils entendent un grand vacarme.


Et voici la finale des Aventures de Faust:

«Pendant la nuit, entre minuit et une heure du matin, la maison fut assaillie de tous côtés par un vent de tempête si violent qu’on eût dit qu’il allait tout renverser de fond en comble et démolir la demeure. Les étudiants sentirent la peur les gagner. Ils  bondirent de leurs couches et se mirent à s’encourager les uns les autres, sans toutefois quitter la chambre. Cette chambre était près de celle où était Faust. Ils ouïrent d’horribles sifflements stridents comme si la maison eût été pleine de serpents, vipères et autres reptiles venimeux. Alors, la porte du docteur Faust s’ouvrit et il se mit à crier au secours et à l’assassin, mais d’une voix sourde et étouffée; et bientôt après, on ne l’entendit plus.

Quand le jour vint, les étudiants qui n’avaient pas dormi de la nuit, allèrent dans la chambre de Faust, mais ils ne trouvèrent point de Faust et ne virent rien si ce n’est que la chambre était toute pleine de sang. Les étudiants se mirent à le plaindre et à le pleurer et le cherchèrent partout. Ils finirent par trouver son cadavre dehors, gisant près du fumier, et il était horrible à voir, car sa tête et tous ses membres pendaient, disloqués.»


Ce «Volksbuch» a connu, je l’ai dit, de multiples rééditions, avec maintes variantes.

Très vite aussi, le théâtre allemand a donné des représentations sur les Aventures de Faust, spectacles qui ont rapidement été censurés et interdits.

Mais ce qui a entretenu l’immense succès populaire de Faust en Allemagne, ce sont les spectacles de marionnettes sur les places publiques, car les marionnettes, elles, ne subissaient pas la censure.

Aujourd’hui encore, on peut affirmer qu’il n’y a pas de grand marionnettiste qui n’ait un Faust dans son répertoire.

Ainsi Toone à Bruxelles, ainsi «Le Théâtre aux Mains Nues» d’Alain Recoing à Paris où l’histoire de Faust, je le précise, est bien basée sur la légende primitive et pas sur le texte de Goethe. Dans cette «Tragique histoire et fin lamentable du Docteur Faust», Faust se présente dans un costume d’humaniste, à la mode d’Érasme, Méphisto en moine franciscain et le personnage populaire, Hans Wurst, est une victime de la guerre des paysans de 1522, devenu vagabond.


En 1593, le «Volksbuch» est traduit en anglais et tombe dans les mains du dramaturge anglais, contemporain de Shakespeare, Christopher Marlowe, né en 1564. Il situe l'action de sa pièce à Wittenberg.

Avec sa «Tragicall history of D. Faustus», Marlowe procède surtout de la tradition populaire. Avec une finesse inégalée, il en perçoit l’esprit, le développe et nous offre de cette légende le plus beau des fleurons. Marlowe est très jeune, 25 ans, quand il écrit son Faust, daté de quatre ans avant sa mort. Pleine de vie, écrite dans cette langue verte et raffinée à laquelle nous a aussi habitués Shakespeare, cette pièce nous fait amèrement regretter la mort prématurée de ce dramaturge talentueux. Certaines scènes sont très impressionnantes et ne s’oublient jamais. Comme celle du monologue du début qui inspirera directement Goethe: 

«Aux études, choisis. Sonde pour commencer

La profondeur de celle où tu veux exceller.


(Faust passe en revue toutes les sciences)


Oh ! c’est un univers de joie et de profit

D’honneur et de pouvoir, bien plus d’omnipotence,

Que promet la Magie au chercheur studieux.

Tout ce qui se déplace entre les pôles fixes

À Faust obéira; l’empereur et le roi

Commandent seulement chacun dans son État;

Nul d’eux ne fend la nue ou déchaîne le vent

Son domaine à celui qui l’emporte en cet art

Aussi loin s’étendra que va l’esprit de l’homme.»


Mais, derrière la fable vivante, drôle, pleine d’action, d’ingéniosité et de rebondissements, Marlowe introduit déjà l’expression de la culpabilité interne, si caractéristique des Modernes, et qui ira en progressant au fil des siècles.


En 1825-1826, des affichettes en allemand annoncent des représentations d’un Faust pour marionnettes. C’est en assistant à une de ces représentations, que Goethe enfant entrera en contact avec le mythe.

Faust occupera Goethe sa vie entière, mais cela, c’est une tout autre histoire.