ÉDITORIAL DU «JOURNAL DU HÉROS MODERNE»


par Charlotte Goëtz-Nothomb

Ne s’engage-t-on pas dans d’inextricables paradoxes, aussitôt qu’on accole le qualificatif «moderne» à «héros» ? Peut-il y avoir un héros «moderne» ?
La bande dessinée, le théâtre, le cinéma n’auraient-ils rien appris aux rédacteurs de cette édition spéciale, remise à jour en 2013 ?
Et si le véritable «héros moderne», si tant est qu’il mérite cette appellation, n’était, extrait au hasard du commun des mortels, que l’individu, solitaire, parfois ténébreux voire sordide… un anti-héros en somme ? Autant savoir !

Décidons de nous confronter à la contradiction en soi qu’exprime cette notion de «héros moderne», plus même, relevons le défi que, d’inextricable qu’elle paraisse, elle puisse se révéler agissante, féconde.

Dès le départ, le héros moderne nous place devant le dilemme intéressant du «modèle» et du «reflet».
 
Modèle idéal. Prototype d’humanité posé bien en vue pour lui servir de guide. Sous cet angle, il conserve en lui du divin, du transcendant. Une grandeur indéniable, une soif d’absolu, une valeur morale… toutes qualités qui le rapprochent de l’inaccessible.

Reflet, témoin. Expression d’une humanité plus souvent en désarroi. Expression de nos faiblesses, de nos hésitations, de nos bassesses. Excuse aussi. 
Une humanité plus proche, immédiate, un quotidien angoissé, une instabilité… et maintes petitesses en font un des nôtres.
Dès sa naissance, notre «héros» a en lui une double relation qui le différencie du héros antique pour lequel l’ennemi est extérieur, divinité ou démon. 
À l’âge moderne, le héros trouve sa principale grandeur et son principal ennemi en lui-même. Peut-on trouver une œuvre marquante de la modernité où ces deux trajectoires soient séparées ? La victoire sur soi-même met en valeur le risque, le danger de toute action, la défaite peut signifier le point de départ d’une nouvelle phase d’exaltation.

Héros et anti-héros sont parfaitement imbriqués.


L’existence tout entière de notre héros moderne est une lutte interne.

Sa grandeur et sa petitesse ressortent de l’attitude qu’il prend dans ce combat. Toutes les phases de son existence peuvent donner lieu à dépassement ou à déchéance: courage dans l’adversité, stoïcisme dans la défaite, passion infinie à toujours s’y remettre malgré les avatars antérieurs, goût démesuré pour l’échec, panache dans l’acceptation d’une fatalité, pureté d’un idéal inaccessible, lucidité dans le sentiment de sa déchéance, noblesse qu’il sait donner au plus petit acte quotidien.


Tout héros moderne a quelque part la dimension d’un anti-héros et c’est sans aucun doute ce qui nous le rend plus proche. Sa fonction n’est plus celle du «modèle» classique, auquel cas on glisserait rapidement sur ses difficultés, ses errements, ses échecs. Il devrait pouvoir incarner l’humanité tout entière, être vécu en profondeur par tout être humain.

C’est pour ces raisons que les aventures du héros moderne ont pris cette forme prépondérante du roman : forme intime, vues de l’intérieur; romans par lettres, confessions, mémoires, itinéraires personnels… L’auteur tend, de plus en plus, à se mettre en scène lui-même, à fusionner avec son personnage.


Le cycle de vie que notre héros parcourt sans cesse est fait d’élans et de retombées, de grandeur et de décadence, de vie et de mort.

Au fil du temps, la scène se déplace: le héros, saisi au moment de son envolée se retrouve d’emblée vieilli, à la recherche du temps perdu.

Ce héros qui fait face à sa destruction est pourtant le produit d’une percée. Il veut assumer son destin, il ne veut plus dépendre de diktats extérieurs. Mais lorsque nous remontons dans sa généalogie, c’est pour nous apercevoir avec quelle précision sa déliquescence est inscrite dès le début de l’ère moderne. Cette ébauche d’un autre avenir, cette ouverture sur tous les possibles vont être dévoyées de l’intérieur.


Au moment où l’homme aborde son identité propre et se convainc de sa propre force, les idéologies modernes  adjoignent à cette pulsion libératrice un doute absolu et une grande culpabilité. La modernité s’affirme dès lors comme un vaste champ d’expérimentations, de découvertes, de dépassements, d’excès, de ratages, sans atteindre encore un réel développement civilisateur.


Ainsi la fin du héros moderne est inéluctable. Il accomplit, certes, en réalité ou de façon imaginaire, un détour immense, aussi nourri d’espoirs que de désespérance, mais il est encore prisonnier d’une révolution qui le ramène au point de départ.


Héros, anti-héros ?

Prison dorée ?

Prison moderne !


En juin 2012, cinquante écoles belges se sont lancées, à titre expérimental

et sur base volontaire,

dans une épreuve externe certificative de dissertation.


Le sujet, résolument culturel, devait permettre à ces étudiants en fin d’études secondaires, de montrer leur capacité à comprendre, analyser, synthétiser la pensée d’autrui, en même temps que leur compétence à se positionner personnellement, enrichis du bagage intellectuel de leurs humanités. Il leur était demandé de défendre leur point de vue, étayé d’exemples de leur cours de français et de leur expérience culturelle, après avoir synthétisé un portfolio de trois textes de Charlotte Goëtz-Nothomb, d’Ariane Petit et d’Umberto Eco,  destinés à nourrir leur propos et à leur ouvrir des perspectives.

Parmi les meilleures copies d’élèves, le jury, constitué des membres du groupe de travail «dissertation» et de Monsieur Didier Leturcq, directeur général adjoint, a retenu le texte d’Amandine Pirnay, élève à l’Athénée Royal d’Aywaille, sous la férule de Madame Kerstin Foret, professeur de français.


Voici le sujet:


La richesse et la complexité du concept de héros, son évolution au cours des siècles, montrent bien son utilité, née du besoin de l’être humain

de modeler son imaginaire et de se projeter dans un modèle d’excellence


Extrait de la dissertation d’Amandine Pirnay


Les œuvres de fiction sont omniprésentes dans notre quotidien : livres et romans, films, publicités,... Tous ceux-ci ont évolué avec l’apparition de nouvelles technologies ou suite à de grands événements historiques. Le héros a-t-il alors, lui aussi, évolué ?


Charlotte Goëtz-Nothomb nous expose une évolution flagrante dans le mode de vie du héros. En effet, le héros antique, voire moyenâgeux, se battait contre des dieux, des créatures infernales. L’ennemi venait de l’extérieur et le combat était, le plus souvent, physique. Le héros figurait un idéal, un modèle d’excellence.

Cependant, au fil des siècles, et plus précisément à partir du XVIe siècle, le combat a évolué; il n’est plus de même nature. Le héros ne se bat plus contre un ennemi extérieur mais contre lui-même. Il s’engage dans une lutte interne. Sa tare : une vie cyclique, une courbe composée de phases ascendantes puis descendantes, de gloires puis de défaites.

Selon Charlotte Goëtz-Nothomb, cette modification vient de l’obligation qu’a le héros de pouvoir être vécu par tous. Pour cela il a développé une bipolarité où le «héros» - phase ascendante - se lie à l’«anti-héros» - phase descendante. Cette liaison explosive donne lieu au combat interne. Il est évident que cette modification ne s’est pas opérée sans peine. Le «héros moderne» a dû sacrifier sa morale car «le monde ancien n’a pu l’attaquer de front, il l’a dévoyé de l’intérieur».


La perte de la morale idéale s’illustre dans la série télévisée américaine «24 heures», comme l’épingle Ariane Petit. Le héros de cette série, Jack Bauer, use et abuse de la torture pour obtenir des informations qui, une fois révélées, permettent de sauver le monde. La frontière entre «le bon» et «le méchant» est devenue floue. Les actes ne sont plus un critère de distinction ; ce sont  maintenant les intentions qui priment. Ce comportement est à rapprocher de l’adage «la fin justifie les moyens». Le dévoiement du héros est une autre conséquence de l’obligation que le héros a de pouvoir être vécu par tous. […] Le héros est devenu une image fidèle de l’homme.


Umberto Eco mène la comparaison et le lien entre le héros et l’homme encore un peu plus loin. Si on insérait un héros classique tel que Monte-Cristo dans la société moderne, il serait tout à fait obsolète, car les combats ne sont plus les mêmes. Umberto Eco ajoute une autre cause à l’évolution : la télévision. En effet, celle-ci a mis sous le feu des projecteurs l’«Every man», le quidam, le monsieur tout le monde, car celui-ci est proche du téléspectateur, il le séduit, et un téléspectateur séduit, c’est un audimat qui grimpe. L’«Every man» est à égalité avec le spectateur. Il n’est pas moralement, physiquement ou intellectuellement supérieur. Il agit «exactement comme nous pourrions le faire nous-mêmes». Il est parfois inférieur au téléspectateur. Le héros devient alors «l’idiot du village» qui ne réussit que grâce à sa bêtise ou à son inconvenance. L’idiot du village, par son infériorité, valorise l’ «Every man» et, par extension, le téléspectateur.

Umberto Eco conclut «De superman au surhomme» en comparant la démarche du héros classique et du héros moderne. Le héros classique tentait d’atteindre un idéal par ses actes ; il se modifiait lui-même, moralement. Alors que le «héros moderne», lui, n’essaie pas de se modifier ; il valorise ce qu’il est déjà ; il fait de son être actuel un idéal.


En conclusion, on constate que le héros a évolué pour devenir un «héros moderne» qui est le reflet de l’homme  (et non un idéal à atteindre), et qui agit selon une morale très complexe.

Il n’est plus un demi-dieu, il est un Homme.


L’homme au centre d’une œuvre fictionnelle n’est pas une invention de la machinerie hollywoodienne. Ce type de héros était le principal sujet du mouvement littéraire réaliste. Citons un exemple très connu : «Madame Bovary». Flaubert place au centre de l’intrigue une petite bourgeoise qui s’ennuie profondément dans sa campagne française. Elle ne brille pas par ses actions; elle fait preuve de mœurs légères. Nous sommes loin de l’Enéide par exemple. Je ne suis donc pas d’accord avec Umberto Eco qui affirme que la modification du héros a eu lieu avec l’apparition de la télévision. Elle était déjà amorcée avec le Réalisme et même le Romantisme, pour ce qui est du conflit interne et de l’introspection.

Certes, il y a eu une évolution globale mais elle n’a pas été absolue.


En effet, Charlotte Goëtz-Nothomb, Ariane Petit et Umberto Eco défendent l’idée commune que l’évolution s’est réalisée d’un «héros idéal» à un «héros banal». Or, il persiste quelques exceptions : la littérature antique latine comprend des comédies dont les personnages principaux sont des quidams, des «Monsieur tout le monde». Par exemple Apulée, dans «l’Âne d’or», met en scène un âne qui, pour rompre le sort, doit manger des roses. Dans sa quête de roses, il rencontre différents personnages de basse extraction. Ce roman picaresque est en contraste avec les œuvres latines plus classiques où le héros est souvent un demi-dieu ou un surhomme. À l’inverse Camus, dans «La Peste», donne à Grand un caractère héroïque car il sacrifie son œuvre pour aider les autres et ce, au XXe siècle !

Il est vrai que ces exceptions ne sont pas suffisamment nombreuses pour pouvoir détruire la thèse de l’évolution. Pour ma part, je dirais qu’un autre facteur a permis au héros de devenir le héros moderne : la psychanalyse. Elle a complexifié la conception de la morale.

Un acte pouvant avoir des origines conscientes et/ou inconscientes multiples, le rapport entre le héros et ses actes s’en trouve modifié. La psychologie du héros s’en trouve plus complexe et parfois plus tourmentée.