L'ÉGYPTE    ANCIENNEeg_naissance_pouvoir.html
 
 

Nous avons l’habitude, dans nos monarchies modernes et même anciennes, de trouver normal que l’enfant aîné succède au roi, son père. Ce n’était pas forcément automatique dans l’Égypte du Nouvel Empire ; la mortalité due au manque de savoir pédiatrique, les nombreuses épouses et les clans internes au palais faisaient quelquefois de la succession du roi, une compétition ardue dont les détails ne nous ont pas toujours été transmis. Bien sûr, presque chaque succession était un cas spécial, soit parce que le roi mourait inopinément, soit parce que sa fin était interminable ou qu’il n’y avait pas ou trop de candidats.


Il est cependant des faits qui laissent deviner certaines pratiques.

En Égypte, le roi est la clef de voûte de la société, le sommet de la pyramide sociale. Son rôle est évidemment temporel dans la gestion du pays, dont il est propriétaire avec tout ce qui s’y trouve, mais aussi spirituel, non seulement comme prêtre ultime, mais aussi parce qu’il est considéré comme le fils physique de dieu.


Il existait trois capitales en Égypte à cette époque :

Memphis, capitale administrative depuis l’époque archaïque, lieu principal du culte de Ptah, seulement supplantée à l’époque gréco-romaine par la construction d’Alexandrie ; Thèbes, depuis le Moyen Empire, qui est avec le grand temple de Karnak, le centre religieux principal du pays, dédié à Amon. Et enfin ce que l’on peut considérer comme l’«Élysée», c'est-à-dire le harem royal, basé à Gourob, à l’entrée du Fayoum, soit à mi-distance des deux autres villes. C’était sans nul doute la résidence du roi, car comment l’imaginer habiter loin de ses femmes, même s’il devait régulièrement voyager dans tout le pays, ou même partir guerroyer ? 1


Mais qu’est-ce donc que ce harem royal ?

À la différence de ce que nous montrent les films qui prennent pour sujets les potentats proche-orientaux, voire chinois, où l’on voit une partie du palais hébergeant uniquement des femmes, servies par des eunuques et où seul le monarque, libidineux et oisif, vient choisir une reine d’un soir pour son plaisir, en Égypte, le harem royal est une véritable ville, avec ses dépendances et ses magasins, ses domaines et ses ateliers. Le roi n’en possède qu’une partie avec sa chambre garnie d’un grand lit en alcôve.


Le harem, privilège royal, est peuplé de plusieurs catégories de femmes. La Grande Épouse Royale, à laquelle le roi a souvent été marié avant son accession au trône, sans la connaître au préalable, est la véritable reine qui règne sur ce petit monde. À partir de Thoutmosis IV, c’est une princesse étrangère qui est choisie, afin de resserrer les liens diplomatiques. Viennent ensuite les épouses secondaires qui, quelquefois cadeaux de princes étrangers, sont là pour suppléer la reine, voire la remplacer en cas de mort prématurée, d’infertilité, de maladie. Restent enfin les «khequeroux», littéralement les «décoratives», pas seulement dans le sens «jolies à regarder» mais surtout pour rehausser le harem en servitude de luxe, elles sont en général les filles (ou même les femmes) de grands personnages de l’État, des princesses étrangères, en «stage» (ou en otage) au harem pour y apprendre les bonnes manières dont elles devront faire preuve dans la haute société, dans l’entourage royal. Et ces dames sont accompagnées de suivantes : on connaît la princesse Guilukipa, offerte en présent à Aménophis III par le Mitanni voisin, et qui arriva au harem avec plus de 300 suivantes.


Et de ce harem naissent des enfants. Curieusement, le roi se préoccupe rarement de sa succession. Seules ses filles sont représentées à ses côtés avec la reine, mais sans doute les fils et leur nombre étaient-ils considérés comme «secret d’État» ? C’est à partir de Ramsès II que le roi se vantera, peut-être avec excès, d’une ample progéniture, surtout mâle…

Dès qu’ils sont en âge de quitter les femmes, les fils sont envoyés à Memphis dans une sorte d’université près du port, où tuteurs et précepteurs leur enseignent la philologie, la théologie, le maniement des armes, la charrerie, la stratégie, etc. Ils sont rattachés au temple de Ptah, entrent souvent en prêtrise, ont un rôle véritable dans le clergé ou sont promis à une destinée militaire.

Peu de rois ont associé un fils à leur pouvoir.  Mal leur en a pris pour les plus grands, puisque ces fils sont morts avant eux; il s’agit d’Aménophis III et du prince Thoutmosis, mort de la peste quelques mois avant le roi, de Ramsès II et du prince Khaemouas et son quatrième fils, un grand lettré mais que le grand âge atteint par le roi écartera de toute succession. Ces deux princes avaient été prêtres Sem, attachés au clergé de Ptah et donc, logiquement, en charge des funérailles royales.

Que se passait-il à la mort du roi ?


À la recherche de l’Élu

Les funérailles demandaient une septantaine de jours. Tandis que le corps était momifié, on fabriquait en urgence les éléments manquant au matériel funéraire et on finissait la préparation de la tombe. Il arrivait même que des peintures fussent encore réalisées alors que le roi était déjà déposé dans les sarcophages in situ.

Un aréopage de grands prêtres se rassemblait : premiers prophètes d’Amon et d’Osiris, grands voyants du soleil, grands artisans de Ptah… Leur charge consistait à désigner celui qui, parmi tous les prétendants, était d’origine divine.


En effet, c’est Hatshepsout qui nous raconte la «théogamie» sur les murs de son temple :

Un soir, c’est dieu lui-même - c'est-à-dire Amon, «le caché», l’équivalent de Jéhovah, invisible mais présent en toute chose et dont les autres divinités ne sont qu’une facette spécialisée - qui s’empare des sens et du corps du roi, et l’incite à copuler avec une des femmes du harem.


Personne ne sait encore quel enfant sera «l’Élu», c'est-à-dire le fils physique de dieu. Mais on sait qu’en tant que fils de dieu, il aura le privilège de dialoguer avec lui et aussi qu’il sera responsable de la crue du Nil, de la défense du territoire, et même de la guérison de certaines maladies.


Il est évident que chaque prétendant était le champion de l’un ou l’autre des clergés, bien qu’en effet l’aîné des fils était souvent le favori, dieu ayant eu une sorte de droit de cuissage, la primauté. Si Aménophis III était «l’image de Ré», les Ramsès ont été «l’Élu de Ré», «l’aimé d’Amon», «l’aimé de Ptah» associé à leur nom de couronnement, ce qui est bien révélateur. 2


Comment se déroulaient ces élections, quelles étaient les épreuves imposées, et que penser des longs conciliabules et des compromis réalisés sûrement avant la mort du souverain ? Le fait est qu’un candidat, pas forcément l’aîné ni le fils de la Grande Épouse, était désigné, puis consacré. Il prenait alors un nom de couronnement – tout comme nos papes actuels - chargé de sens en rapport avec la politique qu’il mènera, et le calendrier repartait à zéro pour compter les années.

On va représenter Amon sous les traits du nouveau roi, un fils étant censé ressembler à son père.

Il est arrivé que le roi n’ait que des filles ou pas d’enfant du tout. Que cet enfant, devenu homme, ait déjà des fils, lui aussi. Et il est advenu qu’un grand personnage prenne le pouvoir suite à des défaillances du pouvoir royal.

Qu’en était-il alors de la passation des pouvoirs ?


Un Élu peut en cacher un autre…

Il suffisait alors qu’un prince, même étranger, un haut dignitaire, épouse une des filles du dieu pour recevoir en dot le pouvoir royal.

Ainsi Ay, maire du palais, probablement le père de Néfertiti, prend le pouvoir à la mort de Tout ankh Amon, en épousant sa veuve et en étant, de surcroît, père de dieu (Néfertiti a été déifiée). Ce même Tout ankh Amon, fils d’une épouse secondaire contestée, a fortifié sa légitimité en épousant une des filles du roi, sa demi-sœur, puis Horemheb, généralissime des armées, époux d’une certaine Tiyi, prend le pouvoir en épousant la sœur de Néfertiti à la fin de la révolution amarnienne. Sans enfant, il choisira un de ses collègues, le général Pa Ramassesou - on ignore les conditions de sa légitimation -, mais elle ne semble pas avoir posé de problème à la cour. Ce sera l’ouverture de la XIXe dynastie avec Ramsès premier, déjà bien âgé.


On réalise à quel point la religion était une clef inamovible pour comprendre la société égyptienne, que la personne du roi était entourée de sacré et que ces rois, s’ils étaient hautement respectés de leur vivant, une fois morts et associés au père céleste Osiris, certains d’entre eux ont été déifiés.


La «stèle du songe» de Thoutmosis IV apportera un maximum d’informations sur ces pratiques. à la chasse sur le plateau de Guizèh - il ne pouvait résider qu’à Memphis - le fait de promettre de désensabler le sphinx et de remettre en état son temple en cas de couronnement nous indique qu’il affrontait plusieurs concurrents, et qu’il avait choisi l’appui du clergé solaire.

On sait aussi qu’un concurrent dangereux de Ramsès II, Méhy, fut éliminé de façon suspecte.

Par ailleurs, nous l’avons signalé, la théogamie est bien expliquée par les textes d’Hatchepsout sur les murs du temple de Deir el Bahari, précisant que bien qu’étant une femme, elle avait une légitimité divine et pouvait prétendre à la royauté. Cette explication sera reprise par Aménophis III et même par Alexandre le Grand, lequel se faisait représenter portant les cornes du bélier d’Amon.



1 Bien sûr, on repère aussi quelques palais et capitales éphémères : le palais des jubilés d’Aménophis III sur la rive des morts à Thèbes, la capitale d’Akhnaton en moyenne Égypte, Pi Ramsès dans le delta, puis finalement Tanis…

2 On peut se poser des questions au sujet d’une «mode» onomastique qui associait divers dieux au mot «né de» : Thoutmosis = né de Thot, Ramsès = né de Ra, Amenemeses = né d’Amon, souvent porté par des princes. Ces noms se sont démocratisés. Parvenus jusqu’à nous, ils étaient portés par des hommes connus de leur temps, peut-être tous princes d’une façon ou d’une autre, et issus du harem.

 



LA TRANSMISSION DU POUVOIR ROYAL

EN ÉGYPTE AU NOUVEL EMPIRE


PAR CHRISTIAN GUILMIN


ASBL PÔLE NORD

Légende : Amon, sous l’apparence du roi, donne la vie à la reine Ahmes-Nefertari. De cette union naîtra la reine Hatchepsout. Thot - tel l’archange Gabriel - a préparé la venue de l’enfant en choisissant la femme, qu’il présente à Amon. Amon et la femme sont alors unis sur un lit à tête de lion, supporté par Neit et Selket. Khnoum, celui qui façonna le premier homme, réalise alors la forme charnelle de l’enfant à qui Heket donne la vie. Thot annonce alors à la femme qu’Amon est satisfait (Amenhotep)…