L'ÉGYPTE    ANCIENNE
 
 

L’Égypte, spécialement au sud, a offert le privilège de conserver tout ce qui était confié à sa terre.

Depuis l’expédition de Bonaparte, l’intérêt que suscita son histoire alla grandissant, mais on s’attaqua tout d’abord à ce qui était visible puis, à la fin du siècle, les fouilles commencèrent, sauvages, puis de plus en plus scientifiques.

Dégagement des monuments, recherches des tombes royales et princières, tout cela «collait» avec ce qu’on en savait par la bible, et surtout par les récits grecs et romains des premiers historiens.

Aussi, l’Égypte est-elle apparue comme «sortant accomplie» de l’obscurité d’une préhistoire hypothétique, certains parlant même d’une vague de peuplement étrangère, avec déjà toute son organisation religieuse et politique définie, qui n’aurait pas varié jusqu’aux invasions des derniers siècles avant JC. On faisait débuter l’histoire égyptienne avec les pyramides.

Ce n’est qu’en creusant dans des lieux désertiques qu’on découvrit de petits fragments - vaisselles, rites funéraires, bijoux, objets - comportant l’amorce d’un début d’écriture.

Certains fouilleurs, à la recherche de monuments marquants pour la gloire de musées occidentaux, ont méprisé, voir rejeté ces artefacts, les reléguant dans des réserves lorsqu’il advenait qu’ils traversent quand même la Méditerranée.

Pourtant, lentement, une «histoire de la préhistoire» s’est faite jour et nous apprend, avec stupeur, que si l’homme était très ancien et balbutiant, il n’en était pas pour autant dépourvu non seulement de constantes, mais aussi d’une étonnante modernité.


Les premiers occupants

Dans le Delta, les plus anciennes traces d’occupation humaine sont datées de -20.000 ans, ces peuples étant empreints de culture asiatique. Dans le sud, c’est à -70-40.000 ans qu’apparaissent des traces près de Thèbes, ce sont les peuples du sud, de culture africaine, ceux qui nous ont laissé le plus de témoignages.

Il s’agissait de peuplades rassemblées en tribus d’un nombre variable selon la richesse des régions, et d’importance tout aussi variable en nombre d’individus.

Selon les villes près desquelles les découvertes furent faites, on donna – comme en France – le nom de la ville prépondérante quant au style d’objets trouvés.

Globalement, on peut parler, au nord, de peuplement par tribus de type sémitique, à caractère sédentaire puisque cultivateurs et éleveurs, c'est-à-dire des producteurs. Et au sud, de la présence de tribus de types négroïdes, composées d’individus qui ont suivi le cours du fleuve et qui sont nomades puisque chasseurs-cueilleurs, donc plutôt des parasites.

Les plus anciennes sépultures ne montrent aucune trace de culte, vénération ni privilège pour un individu quelconque, il semblerait même que la tribu ne possédait pas de chef, ni d’autorité, civile ou religieuse. Une majorité de femmes, de grande taille, occupaient ces tombes communes. Les sépultures étaient réparties au sein même du village, les morts étant censés se mêler aux vivants, les offrandes étaient superflues.

Nous sommes mille ans avant l’invention de l’écriture, force nous est donc faite de ne pas nous appuyer sur des écrits, mais sur des traces de coutumes.

Il faut savoir qu’à cette époque, la sécheresse fait son apparition, et le désert commence à manger les territoires. Les animaux comme les éléphants, autruches, girafes migrent vers le sud, entraînant avec eux leurs prédateurs, les lions par exemple. Les hommes se retrouvent plus tranquilles et commencent à pratiquer la culture des grains, qui profite de l’invention de l’irrigation.


Après ces Tasiens, viennent les Amratiens, de taille plus petite. Il n’existe toujours pas dans les tombes de traitement qui indiquerait un personnage plus important que les autres : roi ou prêtre.


De plus en plus d’éléments

Vient alors l’époque prédynastique. Les corps sont enterrés en position fœtale, quelquefois accompagnés du chien domestique, mais les femmes et les serviteurs n’apparaissent que sous forme de statuettes. On peut trouver plusieurs corps par tombe, mais surtout, le mort peut apparaître sous forme d’un fagot d’os, montrant qu’il y a eu dépeçage et sans doute anthropophagie. B. Midant-Reynes montre pl. 45 des vertèbres cervicales avec des traces d’égorgement et cite des prélèvements céphaliques (période de Nagada).

À cette époque, un chef magicien dirigeait la tribu, un «faiseur de pluie» ?

Avant qu’il ne soit atteint par la vieillesse et la faiblesse, il semble qu’il était rituellement mis à mort (G. Childe).

On estime que l’homme le plus fort, le plus capable, était placé à la tête du groupe pour une durée de trois ans, qui se retrouvera en période historique comme un jubilé monté à trente ans.

Au terme de cette période, le chef était provoqué en duel par celui qui se sentait capable de le battre. Le gagnant devenait le roi et, peut-être bien, mangeait le perdant – ancien roi ou concurrent malheureux.


Dans les textes des pyramides, qui, comme la bible, sont issus d’une longue tradition orale, un chapitre concerne le roi défunt qui, pour continuer son périple vers l’au-delà, doit combattre, vaincre, puis manger un dieu qui va lui barrer la route. Sans nul doute, ce chapitre doit être la trace d’anciennes coutumes.

Dans la période historique également, on trouve des traces de ces épreuves dans le jubilé de trente ans, à l’issue duquel le roi doit prouver que sa vigueur est intacte, par corrida fictive, course au taureau, etc. A noter qu’une fois le jubilé de trente ans atteint, il est ensuite renouvelé tous les ans.

Dans les temps préhistoriques, il faut se figurer que ces hommes étaient très jeunes, la durée moyenne de vie étant de 25 ans, il s’agissait donc de combats entre des athlètes d’une vingtaine d’années…

Il n’était donc pas question de dynasties où le fils aurait attendu son tour pour régner, bien qu’à l’époque historique de l’Ancien Empire, le roi, dans le cadre de ces épreuves, se faisait aider par l’un ou l’autre de ses fils.

Au passage de la civilisation Amratienne à la civilisation Gerzéenne, la sépulture devient essentiellement à usage unique. Le chien n’est plus enterré avec son maître, les armes disparaissent au profit de vaisselles, outils et parures, mais volontairement brisés, «rituellement tués». Il s’agit bien sûr de sépultures de chefs, les simples sujets n’ayant pas de sépulture meublée, avec bordure de pierres.


La fonction royale: copie de la nature ?

On constate donc que la fonction de roi était difficile, se terminant immanquablement par le sacrifice physique de la personne. Accepter cette fonction correspondait à une réelle motivation sacrée mêlant force surnaturelle, magie avec, en contrepartie, certainement quelques avantages physiques et une promesse de vie éternelle, peut-être perpétuée dans le successeur par l’anthropophagie. A l’époque historique, le roi mourant naturellement, il est alors associé à son père céleste, scellant définitivement son origine divine qui lui donnait sa légitimité.

Des analogies avec ce qui se passe dans les meutes de lions - largement observées certainement par les anciens – sautent aux yeux. Lorsque le vieux lion, maître du groupe, commence à décrépir, un jeune se présente, le bat ou le fait fuir. Il va alors mourir en solitaire. La première occupation du nouveau chef est de tuer les lionceaux sous les yeux indifférents des lionnes, pour ensuite saillir ces mêmes lionnes et établir son clan. Sans doute cette étude de la nature a-t-elle donné naissance aux rites complexes du pouvoir en Egypte ancienne, tout du moins dans le sud. Le roi est toujours comparé – sur toute la durée de l’histoire – à un lion. Rappelons-nous qu’il est aussi souvent représenté en sphinx (corps de lion, visage royal).

Dans le même esprit, le roi est également associé au taureau. Les palettes prédynastiques historiées figurent des lions ou des taureaux à la place du roi. A Memphis, un taureau était gardé depuis la première dynastie, le taureau Apis. Il était choisi pour certaines particularités physiques et vivait très honoré, avec un harem ; associé à Ptah, il figurait également Ra, Osiris et donc le roi.

Lorsqu’il mourait, il était embaumé et enterré dans le serapeum, mais s’il dépassait une bonne trentaine d’années (25 pour certains, 34 pour d’autres), il était mis à mort, puis embaumé et tout aussi honoré par des funérailles royales.

L’insigne du pouvoir royal n’est pas une couronne (il y en a tant, chacune avec une signification particulière), mais bien une queue de taureau à l’arrière de la ceinture.


Chronologie succinte

Paléolithique 70-40.000 ans dans le Sud

Mésolithique 8-6.000 ans

VIe millénaire: début de la révolution néolithique sur les rives du Nil, Fayoum A en Basse Égypte, Badarien en Haute Égypte

Début du IVe millénaire: cultures prédynastiques de Badari, extension de la céramique, utilisation du cuivre, coutumes funéraires et palettes à fard

-3600 Ancien Gerzéen en Haute Égypte

-3500 à -3300 Nagada I, vases à col noir, Méadi en Basse Égypte

-3500 à -3150 Nagada II, Ancien Gerzéen en Haute Égypte, Prédynastique Récent

-3500 à 3050 Nagada III, Gerzéen Récent

-3300 à -2278 Époque Thinite et Préthinite; Roi Scorpion et début de l’unification des deux terres, apparition de l’écriture

-3200 Première dynastie

 



LA NAISSANCE DU POUVOIR ROYAL EN ÉGYPTE


PAR CHRISTIAN GUILMIN

ASBL PÔLE NORD

Dos d’une palette prédynastique en grauwache avec, gravé, l’un des premiers hiéroglyphes : trois lotus sortant d’un bassin = le pays de l’inondation = le Delta.