L’ÉGYPTE ANCIENNE
 
 


Après le formidable exploit technologique d’élever des pyramides - ces travaux se révélant inutiles dans ce Moyen Empire naissant, les Égyptiens se sont attelés à d’autres défis: tailler, extraire, transporter et dresser des obélisques.


Ce monolithe n’est plus une tombe ni un emplacement funéraire mais, comme la pyramide, c’est la cristallisation d’un rayon solaire, en même temps que le symbole du dieu Amon qui commence à prendre la prépondérance dans le panthéon égyptien.









































L’âge d’or des obélisques est le début du Nouvel Empire, où la technologie a permis l’érection de pierres de plus de 300 tonnes.
























L’objet ici n’est pas de décrire les techniques qui ont favorisé ces réalisations, mais de décrire la fascination qui a conduit la majorité d’entre eux à venir orner les places de nos capitales occidentales.

L’engouement premier est à trouver chez les Romains de l’Empire. Les différents empereurs ont fait déménager ces pierres pour orner leurs stades. Ils les ont placées principalment à Rome, mais aussi à Florence et dans l’empire comme à l’actuelle Istamboul.

















































La fin de l’Empire romain marque un abandon des monuments dont la plupart vont être abattus, voir débités par un Moyen Âge qui réutilisait les pierres antiques.

Il faut attendre la Renaissance pour voir renaître l’intérêt pour ces monuments. Les papes et grands seigneurs les exhument pour orner cette fois les places publiques. Ils sont restaurés resoclés et quelquefois copiés pour pallier le manque d’originaux.


























La technique employée pour les relever utilisait force échafaudages de bois, puis ils étaient couronnés d’un bronze aux armes des seigneurs et d’une croix.























Au XIXe siècle, l’engouement pour l’Égypte ancienne va conduire les pays occidentaux à acquérir plusieurs de ces pièces.

Bien des gens pensent que c’est Champollion qui a ramené dans ses bagages l’obélisque de la place de la Concorde à Paris. D’autres pensent que c’est Napoléon qui a volé les œuvres d’art qui lui plaisaient pour orner Paris et le Louvre. Pour l’obélisque de Paris, nous allons voir que les choses ne sont pas aussi simples !


Il est vrai que lors du voyage de Napoléon en Égypte, la troupe de «savants» qui l’accompagnait avait dessiné ce monolithe, publié, ainsi que les autres obélisques visibles à l’époque, dans la monumentale Description de l’Égypte.

Reprenant l’idée impériale des Romains «maîtres du monde», Napoléon avait hésité entre un obélisque et la colonne de Pompée, située à Alexandrie.


Depuis des décennies, l’Égypte était sous domination ottomane, gouvernée par un vice-roi, Mehemet Ali. Ce monarque tout-puissant permettait, par jeu mais aussi par esprit de lucre, à des égyptologues compétents comme François-Auguste-Ferdinand Mariette (1821-1881) de fouiller, tout en traitant comme des serviteurs et selon son bon vouloir, ces Français, mais aussi les Anglais qui se disputaient la fondation de l’égyptologie.


Sous Louis XVIII, en pleine Restauration, une demande officielle du gouvernement français fut introduite et acceptée. La France recevrait un obélisque de Louxor et un autre d’Alexandrie et, pour faire parité, l’Angleterre serait dotée de leurs pendants, chaque monolithe ayant son jumeau.


Les personnages de la tragi-comédie des obélisques entrent alors en scène. Et voici surtout le baron Taylor, d’origine irlandaise mais naturalisé français, neveu de Zacharie-Taylor, futur président des États-Unis, qui vient proposer ses services sur base d’un projet de livre sur l’Égypte. Ledit baron est fidèle au roi qu’il suivra même en exil à Gand, il est un habile touche-à-tout puisqu’on le retrouve encore commissaire au Théâtre royal (l’actuelle Comédie française).

Et puis voici le frère Champollion qui, de séjour en Égypte, juge que l’obélisque de Louxor, situé à droite, emporte les suffrages du point de vue de la beauté et de la conservation.

Première passe. Court-circuitant Champollion, Taylor présente son projet au ministre de la Marine, avec demande de rapporter les deux obélisques. En passant, on apprend qu’un ancien différend oppose la famille Champollion à Taylor, lorsque celui-ci était en charge du département de l’Isère.


Un budget de 100.000 francs est alloué et deux bateaux sont spécialement conçus avec une vaste ouverture à l’avant pour rentrer la pierre dans la coque vide : le «Louxor» pour un des obélisques du Sud, «Le Dromadaire» pour celui d’Alexandrie.

Mais la cession des obélisques n’est pas encore définitivement négociée avec Mehemet Ali. Aussi les ministères lui offrent-ils, par l’entremise de Taylor, une masse de présents: armures, pistolets, fusils de chasse, casques, cristaux, porcelaines de Sèvres, champagne et un exemplaire de la Description de l’Égypte, particulièrement luxueux.


Taylor dut attendre un moment avant de partir. En effet, à la Comédie française, la «Bataille d’Hernani» faisait rage et son poste de commissaire exigeait sa présence. Il n’embarqua qu’après la douzième représentation. Arrivé à Alexandrie, le vice-roi étant absent, Taylor rencontra le prince Ibrahim. Il lui offrit les cadeaux, mais le prince, fort embarrassé, dut bien avouer que le second obélisque de Louxor avait été promis à l’Angleterre. En contrepartie, la France pourrait emporter l’obélisque d’Héliopolis - toujours en place aujourd’hui.

La guéguerre anglo-française montait d’un cran. La France protesta que les deux obélisques de Louxor étaient des pendants d’une même œuvre et donc indivisibles. Elle suggéra que les Anglais reçoivent en échange l’obélisque de la reine Hatchepsout de Karnak que tout le monde scientifique savait indéplaçable, sauf le diplomate anglais qui, trop heureux de recevoir un obélisque plus élevé, accepta le marché.

Le gouvernement français obtient finalement de Mehemet Ali la propriété des deux obélisques de Louxor.


À Paris, les esprits sont mobilisés par la Révolution de Juillet. Et après la destitution de Charles X, l’Angleterre revient à la charge pour obtenir les obélisques. Un coup dans l’eau, la réponse est nette: les monuments ont été donnés à la France, pas à son roi déchu.

À Paris, les Trois Glorieuses compromettent une fois encore l’expédition. Le temps lui-même a relégué au xième plan ce que certains appellent une affaire de «vieilles pierres».


Finalement, le «Louxor» arrivera à Alexandrie en mai 1831 puis quittera l’Égypte en 1833, ayant seulement pris l’obélisque de gauche. Champollion avait préconisé d’emporter plutôt l’obélisque de droite en priorité mais, étant bonapartiste, par pur esprit de contradiction, on emporta celui de gauche, fêlé et abîmé au sommet. 

L’obélisque ne sera érigé à Paris qu’en octobre 1836, grâce aux travaux de l’ingénieur Apollinaire Lebas.



















Ce jour, deux personnes marquèrent leur caractère: Lebas se mit sous l’obélisque. En cas de faillite de l’opération, il n’aurait pas à craindre les reproches; l’autre est le roi Louis-Philippe qui se cacha dans le bâtiment du ministère de la Marine sur la place. En cas d’insuccès, il n’était pas là, mais comme l’opération réussit, il se montra au balcon pour recevoir les honneurs de la foule, lui qui n’avais rien fait, à part laisser son administration mettre des bâtons dans les roues de cette expédition!

Le socle initial, constitué de babouins en érection, fut jugé trop leste pour être remis en place et se trouve au Louvre actuellement.

Et ce ne sera que sous la présidence de François Mitterand que la République française rendra officiellement à l’Égypte le second obélisque, sans jamais l'avoir déplacé.

C’est Pierre Bergé qui, de sa poche, a payé le remplacement du pyramidon au sommet du bronze doré.


















































 



LE FABULEUX DESTIN DES OBÉLISQUES ÉGYPTIENS


PAR CHRISTIAN GUILMIN


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