L’ÉGYPTE ANCIENNE
 



LA CACHETTE SECRÈTE DES GRANDS PHARAONS


PAR CHRISTIAN GUILMIN


© PÔLENORDGROUP


Les aventures des momies royales

Déposés au musée de Boulaq, les 40 momies et les 8.500 objets sont exposés à «touche-touche», le musée se trouvant très exigu tout à coup.


























La grande mode, en cette deuxième moitié du XIXe siècle, est de démailloter une momie en public. Véritable spectacle avec affiches, invitations et personnalités invitées.


Aussi, Brugsch va-t-il se précipiter à ouvrir la momie de Thoutmosis III – déjà bien abimée – en tranchant au ciseau les couches de bandelettes; Maspéro va en être très choqué, et c’est lui-même qui va découvrir la momie de Ramses II en présence du Khédive et des plus importantes personnalités de l’Égypte.


À l’époque, on prenait encore Ramsès pour le pharaon de l’exode (bien qu’il soit né 800 ans après les faits !) et Maspéro s’est pris un moment pour Moïse face au roi…





























Les momies sont transférées au Palais de Guiza. Puis, en 1902, le nouveau musée que nous connaissons, construit par les Français, est inauguré et les momies s’y installent à l’aise.


Mais le régime a changé, et le nouveau roi d’Égypte, Fouad premier, n’aime pas voir ainsi exposés ses prédécesseurs. Les visites sont interdites et il fait construire un mausolée de granit et de bronze au bord du Nil.

L’opposition des waadistes est virulente: pourquoi dépenser des milliers de livres pour ces «tyrans» qui oppressaient le peuple? Et de nuit, une série de camions vont redéménager les momies vers le musée du Caire. Le mausolée sera désormais le tombeau du fondateur des waadistes et de sa femme.


Entretemps, Tout Ankh Amon et son trésor sont entrés au musée, et il n’y a plus de place !

Pierre Lacau, le directeur, a pris sa pension et son successeur, le chanoine Étienne Drioton, n’est pas encore là.

En attendant… on décide donc de ranger les momies dans la villa du directeur.


C’est que les momies sont nombreuses maintenant. Suite à de régulières découvertes, on possède une soixantaine de momies royales. Et lorsque Drioton sera installé, il dira sa messe quotidienne dans le salon, face aux grands rois d’Égypte, non comme fidèles, mais comme spectateurs.



































Sety premier et son fils Ramses II


Au premier étage du musée, une salle est maintenant libérée et Ramses peut accueillir les visiteurs dès l’entrée. Mais en 1975, la momie présente des dégradations dues à des champignons. Desroches Noblecourt propose que la France soigne la momie, mais le président Sadate s’y oppose. Sur l’insistance du président Giscard d’Estaing, Sadate finira par céder, mais à deux conditions: pas de prélèvement et que le roi soit reçu comme un chef d’État.

Ramses va donc atterrir à Paris, accueilli par une haie de gardes républicains et un discours de la secrétaire d’État aux universités, Madame Alice Saunier Seité.

Après qu’ils aient tourné autour de son obélisque place de la Concorde, Ramses recevra, comme en audience, une quarantaine de savants du Musée de l’Homme, où un laboratoire a été installé.


Depuis, une salle toute tapissée de marbre accueille les plus belles momies, dans des vitrines emplies de gaz inerte, toutes présentées le visage et les mains nues, le corps couvert de linges antiques.

Émile Brugsch, Gaston Maspéro et Abd el Rassoul devant l’entrée de la cachette



Vers 1875, une série d’objets royaux apparaît sur le marché parallèle des antiquités, ce qui inquiète Maspéro, directeur des Antiquités de l’Égypte. Gaston Maspéro est le successeur d’Auguste Mariette, fondateur du service et du musée de Boulaq, une ancienne usine à gaz donnée par l’occupant ottoman Mehemet Ali et arrangée en musée pour désormais préserver le patrimoine antique égyptien et réguler les fouilles dans tout le pays.


Les autochtones auraient-ils trouvé une nouvelle vallée, renfermant les sépultures de rois des XIXe, XXe et XXIe dynasties? Curieux, d’autant plus que les objets appartiennent à des rois dont la tombe est connue dans la Vallée des Rois!


Maspéro envoie alors un de ses élèves, Charles Edwin Wilbour, un Américain qui a suivi ses cours d’égyptologie à Paris. Il va se rendre à Louxor en se faisant passer pour un riche collectionneur américain (ce qu’il est aussi) afin de débusquer la source de ces trouvailles royales. Sur place, il sera surnommé «Monsieur Moustache», à cause de ses moustaches et de sa barbe. Il se renseigne auprès du vice-consul de Belgique (d’Angleterre et de Russie), Moustapha Agha, collectionneur lui-même… et soupçonné de trafics. Celui-ci nie.

Mais, le soir-même, attrapé par la manche par un fellah qui lui propose divers objets, Wilbour reconnaît immédiatement l’importance des ces objets, mais réclame plutôt des papyrus. On le conduit dans une arrière-boutique et il achète une quantité d’objets indéniablement de provenance royale.

De plus, le livre de Louxor signale, par le témoignage de touristes, que bien des objets sont sortis de Louxor, papyrus, ouchebtis, et même deux momies. L’une est partie aux Amériques au musée des chutes du Niagara, l’autre, achetée par deux Anglaises, fut trouvée malodorante et précipitée dans le Nil.

Une fois Wilbour de retour au Caire, une cellule de crise est ouverte. C’est Émile Brugsch qui va la diriger, car Maspéro a dû rentrer à Paris, assurer la pérennité des subventions françaises qui permettent au service d’exister, la décennie 1870 manifestant, en effet, de grands bouleversements.

Brugsch se rend donc à Louxor avec une escouade de militaires, et les soupçons se portent sur une tribu, les Horabat, conduits par la famille des Abd el Rassoul qui portent une réputation de pilleurs de tombes, habitant eux-mêmes sur d’anciennes tombes près du Ramesseum.


Les deux ainés sont conduits au chef-lieu de Qenah où ils sont vigoureusement interrogés par Daoud Pacha. Après deux semaines de torture, force est de les relâcher; ils n’ont rien avoué.

Mais quelques temps après, des dissensions apparaissent au sein de la famille Abd el Rassoul et finalement, c’est l’ainé, Mohammed, qui se livre à Brugsch en échange de l’impunité et de 600 livres. Le soir même, traversant la Vallée des Rois,  l’équipe surplombe le cirque de Deir el Bahari et se trouvent à l’ouverture d’un puits. Il ne s’agissait pas d’une vallée inconnue, mais d’une cachette unique !


Brugsch descend et tombe littéralement sur une accumulation de cercueils et d’objet divers, à perte de vue de la lueur de sa lanterne. Il lit les noms sur les cercueils et est pris de vertiges, il a un malaise et doit remonter respirer l’air frais de la nuit. Il venait de déchiffrer les noms de certains des plus prestigieux rois du Nouvel Empire: Sety premier, Ramses II, Thoutmosis III, etc. sur plus de trente mètres, un empilement qui livrera 40 momies fameuses et plus de 8.500 objets ! C’est que les prêtres de la XXIe dynastie, responsables de la nécropole, avaient constaté l’étendue des pillages, ils ont ramassé, restauré et rassemblé tous ces éléments et constitué cette cachette.


Aussitôt rentré, Brugsch rappelle Maspéro mais, pendant le retour de celui-ci, la rumeur enfle et dans la vallée, on parle de murs d’or et de coffres remplis de diamants et de rubis. Lorsque Maspéro arrive enfin à Louxor, le danger est grand que la cachette ne soit attaquée, voire détruite par dépit par l’une ou l’autre tribu jalouse des Horabat.


Maspéro décide donc de vider en urgence la cachette, il réquisitionne 200 fellahs de Louxor, les dénude pour éviter tout vol et, en 48 heures, vide la cachette sans même prendre la moindre note sur l’ordre et la disposition intérieurs.


Les coffres sont chargés sur le bateau et les autochtones vont saluer le convoi comme à l’époque antique, avec pleureuses et lamentations.

Aux portes de l’octroi du Caire, ne trouvant pas de mention de «Momies royales», le fonctionnaire va tout simplement les taxer comme «poisson séché» !