L’ÉNIGME DE NOS SOCIÉTÉS 
«CIVILISÉ, VOUS AVEZ DIT CIVILISÉ ?»
 

CHA : Il existe au moins deux manières d’employer le terme «civilisation». L’une considère que grâce à nos qualités spécifiques d’êtres «humains», se sont élevées des sociétés assurant la sécurité, la liberté, la justice, la créativité de leurs membres. L’autre se limite à entériner l’état d’une communauté à un moment donné, sans porter de jugement de valeur. 

MARCO : Consultant divers ouvrages contemporains qui s’inquiètent d’un possible «effondrement» de notre univers actuel (social, politique, financier, naturel), tu as dû constater que l’expression «perte de civilisation» revenait régulièrement. On peut donc, à juste titre, se demander ce qui serait perdu. 

PHIL : Et y a-t-il des moments de notre histoire qui étaient «civilisés» au sens où tu l’entends dans ta première approche?

CHA : Oui, j’en suis sûre. Plusieurs périodes, passionnantes. Les membres de communautés, de sociétés sont plus autonomes, solidaires, vigilants, acteurs des décisions, concernés par le «bien public», et cela pendant des mois, des années. 
Nous en repérons à Athènes, à Venise, en France à l’époque de la Révolution mais aussi dans diverses communautés à travers le monde. Ainsi j’avais fait un travail sur des communautés indiennes. Nous devons reprendre de telles incursions.

PHIL : Tu y découvrais des caractéristiques qui ont disparu aujourd’hui?

CHA : Oui. Qui ont été comme radiées de nos cerveaux. 
Quant aux tyrannies, dictatures, despotismes qui existent, ils ont bien évolué pour persister. Retournement après retournement, avec une extrême habileté, ils se sont mués en «despotismes légaux», dits aussi «despotismes éclairés». 
Un exemple parmi d’autres est l’État russe sous Catherine II. Elle s’est, en permanence, servie des idées et des slogans des «Lumières» et a accueilli, couvé Voltaire, Diderot, etc. Mais jamais, elle n’a aboli le servage. 

ALEX : Et dans l’univers actuel, qui nous préoccupe tant, des despotismes se dissimuleraient sous la dénomination «démocratique», ouvrant la voie à des blocs d’États alliés ou concurrents, n’hésitant pas à induire des conflits et des destructions humaines toujours plus massives, visant même à la formation d’un État-monde.

PHIL : En tout cas, moi je trouve que ceux qui parlent actuellement d’«effondrement civilisationnel» ont une méthode de description de la vérité sociale très limitée. Ils nous assomment de chiffres, de rapports, de statistiques, etc., ayant abandonné le «pourquoi» profond, dialectique des drames et guerres à répétition. Ils restent éloignés des solutions responsables.

ALEX : C’est exact que nous sommes absents aux niveaux où se risquent les enjeux sociaux déterminants : l’établissement de constitutions fondées sur des lois fondamentales et non sur des grimoires de règlementations contradictoires, les désignations de représentants - hors partis, s’il-vous-plaît, les mandats de ministres - limités dans le temps et sans aucune autre fonction rémunérée, s’il-vous-plaît, l’exclusion prévue et rapide de ces responsables en cas de malversations avérées, hors toute impunité, s’il-vous plaît…

CHA : Et tu dois aussi parler de la question de l’indispensable séparation entre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, donc de l’établissement sévère de contre-pouvoirs efficaces.

MARCO : Avec des argumentations qui oscillent entre «universalisme» et «revanche», avec des traités locaux, régionaux, étatiques, internationaux imposés, réadaptés, inaccessibles au commun des mortels, nos dites «démocraties» nous ont infantilisés et immergés dans une bêtise, un assujettissement qui nous rend complices de conflits sans fin, de ces guerres à répétition dont tant de populations sont dramatiquement victimes, surtout depuis deux siècles.  

PHIL : Ainsi sont supprimés notre statut de sujets de l’histoire et nos responsabilités. Nous sommes de plus en plus des jouets, mais techniquement très, très armés. 
Il faut à tout prix mesurer la place du registre militaire dans la finance internationale. 
Notre naïveté face aux manœuvres des fous de pouvoir est devenue stupéfiante.  

ALEX : Mais savent-ils vraiment ce qu’ils ont fait ou ce qu’ils font, ces décideurs corrompus ? Ne sont-ils pas, eux aussi, à bien y réfléchir des êtres misérables, souvent très malheureux ?

CHA : Oui, sans doute. Mais - car il y a un immense MAIS - nous avions choisi de nous mettre en société pour échapper au pire. Donc nous étions aussi convaincus de pouvoir CHOISIR des «environnements» qui sapent les restes de pulsions animales, narcissiques et dévastatrices. La société humaine est, par essence, apte à la civilisation.

MARCO : Ces humains qui retombent dans le désir de destruction, dans le vice du pouvoir sont régressifs. C’est notre responsabilité générale de les remettre dans le lot commun, de repérer, sous leur séduction, leurs buts innommables et de ne leur laisser aucune responsabilité de gestion sociale. Or, pour le moment, nos analyses sont insuffisantes. Nos outils de contrôle sont nuls. Nos ripostes sont décalées. 

CHA: Conclusion? Nous devons réactiver nos cerveaux, restructurer notre conscience sociale sur les causes de ces situations très graves et amorales. C’est tout un travail, certes, mais à notre portée, vital et passionnant.

ALEX: Nos démocraties actuelles ne seraient encore que des simulacres de sociétés humaines?

PHIL: Si nous ne sautons pas par-dessus notre actuelle sidération, si nous ne mesurons pas notre «déconnection festive» - souvent encouragée par les nouvelles technologies - et notre éloignement de la réflexion politique, si nous continuons à accepter d’être des larbins rémunérés, cessons au moins de parler de «sociétés».


COMPTE-RENDU DE RÉUNION